Mémoires de prison d’Azam Haji-Heydari, extraits de l’ouvrage Le prix d’être humain : seconde partie
Dans ce second volet des mémoires d’Azam Haji-Heydari, l’auteure poursuit le récit de son arrestation, de la fabrication des charges retenues contre elle et des tortures qu’elle a endurées en juin 1981.
À cette époque, Azam était une enseignante de 22 ou 23 ans engagée dans la lutte politique. Elle passera finalement cinq ans derrière les barreaux, transitant par le centre de détention provisoire de la justice ainsi que par les prisons d’Evin, de Ghezel Hessar et de Gohardacht, où elle fut soumise à la torture.
La lutte entre deux forces
Le 14 juin 1981, j’ai été arrêtée une nouvelle fois avec l’une de mes camarades, Sediqeh, alors que nous installions des stands de livres dans la rue. Après nous avoir brutalement passées à tabac, les Gardiens de la révolution nous ont emmenées.
Pendant trois jours, ils ne nous ont conduites dans aucun centre de détention officiel. Au lieu de cela, ils nous ont fait parcourir la ville à bord de leurs véhicules de patrouille. Ils nous ont jetées, Sediqeh, qui était enceinte, et moi, entre plusieurs hommes. Durant ces trois jours, ils n’ont cessé de nous frapper à coups de matraque, de poing et de pied tout en roulant.
Sediqeh a fini par perdre connaissance sous les coups. Parce qu’elle était enceinte, j’essayais de la protéger en utilisant mon propre corps comme bouclier pour amortir la violence des assauts. Mon visage et ma tête étaient couverts d’ecchymoses et si enflés que je pouvais à peine bouger.
Après 23 heures, ils nous emmenaient dans l’un des bureaux des comités révolutionnaires locaux du nord de Téhéran, connu sous le nom de comité Vozara, et nous jetaient dans une cellule jusqu’au matin. Le sol était en béton nu, sans même une natte pour nous reposer. Dès l’aube, ils nous traînaient à nouveau vers le véhicule, nous insultant et nous piétinant pendant que la voiture circulait.
Le troisième jour, vers 10 heures du matin, ils nous ont jetées hors du véhicule dans une ruelle au nord de la rue Mossadegh. Nous n’avions plus de chaussures, nos visages étaient tuméfiés et ensanglantés. Ils nous avaient également dérobé notre argent et nos sacs à main. Des marchands ambulants, émus par notre état, nous ont offert des sandales. Nous sommes parvenues à rejoindre le domicile d’une amie qui nous a nourries et conduits chez un médecin pour soigner nos plaies.
Le 18 juin 1981, alors que je traversais la rue, j’ai de nouveau éveillé les soupçons des agents de Khomeiny. J’ai été arrêtée et détenue pendant deux jours dans un comité situé sous le pont Seyyed Khandan, à Téhéran. Ils m’ont enfermée dans une pièce minuscule et ont commencé à me frapper avec des crosses de fusil et des matraques.
Ils ont utilisé un cutter trouvé dans mon sac comme prétexte, prétendant que je l’avais sur moi pour tuer un Gardien de la révolution. En deux heures, ils ont fabriqué un dossier complet : quelques exemplaires du journal Modjahed, des publications de l’OMPI et même un grand couteau de cuisine ensanglanté qu’ils ont ajouté aux pièces à conviction.
Lors des interrogatoires, ils hurlaient : « Combien de Gardiens de la révolution as-tu tués avec ce couteau ? » Durant ces deux jours, j’ai eu les yeux constamment bandés. Plusieurs fois la nuit, ils m’emmenaient à la prison d’Evin en me lançant : « Maintenant, nous allons t’envoyer en enfer. Tuer les Monafeghine (terme péjoratif utilisé par le régime pour désigner les Moudjahidines) est notre mission, et avec ce dossier, tu en es une belle. »
La douleur passe, la honte reste
Ils m’emmenaient, les yeux bandés, dans des sous-sols et d’autres lieux inconnus, me suspendaient en hauteur et me frappaient. Pour briser mes nerfs et me forcer à accepter leurs accusations mensongères, ils diffusaient des enregistrements terrifiants de cris et de gémissements de personnes torturées.
C’était la première fois que j’étais confrontée à de telles scènes. Je me souvenais des récits de martyrs de l’OMPI comme Fatemeh Amini, Mehdi Rezaei ou Badizadegan. Je rêvais d’être capable, moi aussi, de résister pour la liberté de mon peuple sans jamais trahir sa cause. Mais quand les cris ont commencé et que les coups sont tombés, la peur a envahi tout mon être. Ma plus grande crainte était de savoir si j’aurais la force d’endurer.
Je priais Dieu avec désespoir, Le suppliant de ne pas me laisser perdre ma force et ma foi sous la torture. La nuit, je faisais des cauchemars où je cédais. Mais je me disais : si d’autres ont tenu, alors c’est possible. Pourquoi ne le pourrais-je pas ?
Un jour, on m’a conduite dans une cellule où quelqu’un avait écrit sur le mur : « La douleur de la torture passe, mais la honte de la trahison demeure. » En lisant ces mots, j’ai tremblé. Je me suis promis de ne pas finir parmi les maudits.
Après avoir subi mes premiers coups de fouet, une grande partie de ma peur s’est dissipée. J’ai compris que face à la torture, le facteur décisif est la volonté humaine : décider d’endurer, même au prix de sa vie, ou se rendre. J’avais pris ma décision : j’endurerais. Je ne me rendrais pas.
À suivre…




















