Dans ce 20e volet des mémoires de prison d’Azam Haji-Heydari, extraits de son ouvrage Le prix d’être humain, l’auteure relate les méthodes et les techniques qu’elle a utilisées pour résister à la torture physique et psychologique infligée dans les « cages ».
À l’époque, Azam était une jeune enseignante de 22 ou 23 ans engagée dans la lutte. Elle a passé cinq ans incarcérée au centre de détention provisoire de la justice, ainsi que dans les prisons d’Evin, de Gohardacht et de Ghezel Hessar, où elle a subi de rudes tortures aux mains des gardiens de la révolution de Khomeiny.
Enseigner, se souvenir et créer en confinement
L’une des activités que je pratiquais dans la cage était l’enseignement. Comme j’aimais profondément ce métier, je consacrais une partie de mon temps à donner des leçons imaginaires. Je me remémorais la classe où j’avais enseigné et je visualisais chacun de ces petits que j’aimais tant, leurs noms et leurs places dans la salle. Je commençais à leur parler, leur expliquant ce que j’avais appris avec des mots adaptés.
Je pensais à leurs problèmes ; parfois, je pleurais en me souvenant de leurs difficultés. À d’autres moments, je me rappelais leurs espoirs et je leur disais : « Mes enfants, je ne vous ai pas oubliés. Je tiens mes promesses. Cela prendra du temps, mais vous connaîtrez l’amour, le confort et une vie décente dans un Iran prospère ».
Je me souvenais de la petite Mansoureh, une enfant adorable qui venait à l’école en plein hiver avec une simple blouse. Les joues brûlées par le froid, elle se serrait contre le radiateur. Je me souvenais de Fatemeh, qui pleurait sous son bureau car ses parents s’étaient encore disputés pour de l’argent. Son père menaçait de l’emmener à l’orphelinat avec ses quatre frères et sœurs, et sa mère hurlait qu’elle allait s’immoler par le feu. Dès lors, chaque jour, Fatemeh craignait de retrouver sa mère brûlée en rentrant chez elle.
Je les imaginais ainsi, les rassurant : après la révolution, le père de Mansoureh trouverait le travail de son choix et pourrait lui acheter un manteau et de bonnes chaussures. Le père de Fatemeh, avec un salaire décent, n’aurait plus à abandonner ses enfants. Je disais à sa mère : « Tiens bon ! Les choses vont s’améliorer ».
Je me souvenais aussi de la petite fille de mon amie Roqieh Akbari. Un jour, à Ghezel Hessar, j’avais vu Roqieh perdue dans ses pensées. Elle m’avait confié : « Pour un instant, j’ai pensé à ma fille Mahnaz, et j’ai demandé à Dieu qu’elle devienne membre de l’OMPI ».
Je puisais ma force dans ces souvenirs. Je me disais : « Tu es dans cette cage parce que tu te bats pour eux. Si tu veux que Mansoureh et Fatemeh restent misérables, fais comme ces prétendus révolutionnaires qui ont capitulé en une semaine devant leurs bourreaux ! Mais tu es membre de l’OMPI ! Tu dois endurer, et tu le peux ! ». Puis je lançais intérieurement au « Gorille » (Hadji Davoud) : « Voyons qui de nous deux brisera l’autre ! ».
Je consacrais aussi mes journées à concevoir un manuel de persan pour les classes de cours élémentaire. Je réfléchissais au contenu, aux points à souligner dans chaque leçon. Cela m’occupait tant que je perdais parfois la notion du temps. La nuit, je me disais : « Pas comme hier ! La répétition m’usera, elle m’engloutira et l’ennemi gagnera ». J’écoutais alors la radio très attentivement pour utiliser les nouvelles informations et planifier mon lendemain.
Cela me permettait de moins ressentir le manque de sommeil. Mon esprit s’activait pour exploiter chaque programme : des versets du Coran aux poèmes de l’émission Rah-e Shab, en passant par les sermons du vendredi à Téhéran ou l’émission Le Travail et le Travailleur. Certains programmes étaient si ridicules que je riais seule. D’autres, sur la misère des ouvriers, devenaient une source de motivation pour résister.
La sculpture comme refuge contre la solitude
Les journées monotones et silencieuses étaient parfois interrompues par des incidents. Une fois, après trois jours sans manger, un garde m’a donné une assiette et un morceau de pain, après m’avoir frappée sur la tête. La vue de la nourriture me donnait la nausée. J’ai posé l’assiette au sol. Je pensais aux filles en prison. Je me souvenais de Kheirieh Safaei, rencontrée au quartier quatre de Ghezel Hessar. Kheirieh a été exécutée plus tard, lors du massacre de 1988.
Parler était interdit, mais elle communiquait avec moi par des expressions du visage ou des gestes. Un jour, elle m’a confié : « Si je parle à quelqu’un, ils l’emmènent à l’isolement pour le battre. J’aimerais qu’ils me prennent moi à la place ». Elle modelait une figurine avec de la mie de pain : le visage d’une amie martyre. Elle me l’a offerte.
Ce souvenir m’a ranimée. J’ai trempé mon pain dans le bouillon et, une fois ramolli, j’ai commencé à le pétrir. J’avais décidé de sculpter à mon tour. Enfant, j’avais entendu l’histoire d’une femme qui, par solitude, s’était fabriqué une compagne de cire nommée « Naneh Mumi ». Mon besoin de parler m’a poussée vers la sculpture. Je pensais à mes camarades martyres : Hajar, Mahdokht, Simin, Atiyeh. J’ai commencé à les façonner sous mon tchador, dissimulée par mon bandeau, et à leur parler.
J’étais si absorbée que soudain, quelqu’un m’a frappée dans le dos en criant : « Lève-toi ! ». J’ai paniqué, craignant qu’ils aient découvert ma figurine. J’aurais été sévèrement battue. J’ai fourré la mie de pain dans ma poche et je me suis levée. C’était l’heure des toilettes et de la prière. J’étais heureuse d’avoir perdu la notion du temps. À mon retour, j’ai continué. J’avais désormais plusieurs compagnes à qui parler. Mon moral est remonté en flèche, je me sentais de nouveau vivante et le sentiment de malaise qui m’habitait a disparu.
À suivre…
Note
Roque Akbari a été exécutée lors du massacre des prisonniers du PMOI en 1988, à l’âge de 30 ans. Au moment de son exécution, elle avait une jeune fille.



















