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Torture : comment j'ai survécu au quartier des cages

Torture : comment j’ai survécu au quartier des cages

August 13, 2026
dans Héroïnes enchaînées
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Mémoires de prison d’Azam Haj-Heydari, issus du livre Le Prix d’être humain : 18e partie

Dans ce volet des mémoires de prison d’Azam Haj-Heydari, publiés dans Le Prix d’être humain, elle raconte son vécu durant les sept mois et demi qu’elle a passés les yeux bandés dans le quartier des cages. Elle décrit les moindres détails de la manière dont elle a enduré cette forme de torture et les méthodes qu’elle a conçues pour y résister, préserver sa force mentale et s’empêcher de sombrer.

À l’époque, Azam était une jeune enseignante de 22 ou 23 ans qui s’était engagée sur la voie de la résistance. Elle a passé cinq ans dans le centre de détention provisoire de la justice, à Evin et à la prison de Gohardasht, où elle a été soumise à de brutales tortures de la part des gardiens de la révolution de Khomeiny.

Sept mois et demi les yeux bandés dans le quartier des cages

Durant les premiers jours, j’ignorais encore combien de temps j’allais rester là, ce que je devais faire ou quel type de routine je devais instaurer pour moi-même. C’était réellement un monde nouveau, dont je ne comprenais pas encore les règles. Comment étais-je censée traverser les jours et les nuits ?

J’étais encore dans la phase initiale, et je n’avais pas encore pleinement ressenti la douleur de la solitude, le vide laissé par l’absence des autres filles, ou la vie collective que nous avions partagée. Je gardais une trace des jours de la semaine et j’étais consciente des heures du jour et de la nuit.

Dès le matin, je reproduisais mentalement les mêmes habitudes que nous suivions dans le quartier et je parlais aux filles dans mon esprit. Je passais en revue les journées que nous avions passées ensemble : penser à elles et me souvenir d’elles me permettait de rester joyeuse et pleine d’énergie. Je ne pensais pas encore beaucoup à ce que j’allais faire sur le long terme.

Mais après cinq ou six jours, le silence a commencé à peser sur moi, et je ne pouvais plus continuer simplement en revisitant le passé. En particulier, j’en arrivais progressivement à la conclusion que cela n’allait pas durer seulement quelques jours ou quelques semaines. Je commençais à comprendre que les menaces de Haji étaient sérieuses : soit nous allions nous effondrer là-bas et capituler, soit cette situation pourrait se prolonger indéfiniment, peut-être pendant des années.

J’ai donc commencé à réfléchir à ce que je devrais faire et à la manière dont je pourrais remplir ces journées et ces heures interminables.

Lorsqu’une personne est seule, les yeux bandés et entourée de silence, elle devient une chasseuse de sons. Elle saisit et analyse le moindre bruit, chaque mot, même le son d’une respiration, et en tire des conclusions. Haji vient d’entrer. Quelqu’un d’autre est avec lui, son adjoint, Ahmad. Maintenant, il parle à cette sale collaboratrice, qui fait son rapport à Haji. Dans quelques minutes, j’entendrai le bruit de la tête de l’une des filles projetée contre le mur. Et si c’était moi ? Ou alors, c’était le bruit d’une marmite. Ce doit être l’heure du déjeuner. Ce grand gardien maladroit apporte la nourriture. Je le reconnais à sa façon de traîner les pieds sur le sol…

Je pense que les collaboratrices qui nous surveillaient le savaient aussi et avaient probablement reçu pour consigne de chuchoter entre elles pour rendre les prisonnières curieuses et hypersensibles à ce qu’elles disaient.

Parfois, elles essayaient d’utiliser cette méthode pour instiller des idées dans nos esprits. Par exemple, elles chuchotaient assez fort pour que je puisse à peine les entendre : « Azam s’est attirée tous ces ennuis à cause de cette Mansoureh, alors que Mansoureh leur a tout dit et se promène maintenant librement », et ainsi de suite.

Rester assise blottie pendant des heures dans le silence, les yeux bandés et perdue dans ses pensées, comporte le danger de pousser une personne à se replier sur elle-même jusqu’à s’immerger complètement dans ses propres illusions et fantasmes. On peut en devenir mentalement instable. C’était précisément pour cela qu’ils avaient construit ces cages. J’étais terrifiée à l’idée de perdre la raison tout autant que de me briser.

Mais j’en ai conclu que je ne pouvais pas permettre aux sinistres projets de Khomeiny, de son bourreau Lajevardi et de son complice Haji Rahmani de réussir.

Non ! Jamais !

Je devais donc me préparer pour une longue période. Je devais rester en état d’alerte et ne pas laisser la léthargie m’envahir. J’ai donc établi un emploi du temps pour moi-même.

Je commençais chaque matin par le réveil, la prière et l’assemblée du matin. Je disais : « Au nom de Dieu et au nom du peuple héroïque d’Iran », et…

Face à face avec la bête (16) Extrait des mémoires de Hengameh Haj Hassan – Partie 16

Je récitais le texte de l’assemblée du matin, me tenant mentalement au garde-à-vous le corps rigide devant l’emblème de l’Organisation et le drapeau iranien, et je chantais des chants révolutionnaires. Chaque jour, je choisissais trois chansons et je les chantais. Puis je disais : « Salut aux martyrs de la lutte pour la liberté ! Salut à la fière Organisation des Moudjahidines du Peuple d’Iran ! »

J’avais également ajouté quelques phrases de mon cru à l’assemblée du matin :

« Salut aux prisonniers inébranlables qui ont choisi la souffrance de la torture plutôt que l’infamie de la trahison ! Salut ! Salut ! Salut ! »

Après l’assemblée du matin, je chantais des chansons. Chaque jour, je chantais trois chansons que je connaissais par cœur, à la fois pour ne pas les oublier et pour ne pas me replier sur moi-même. Parfois, j’avais oublié certains passages. Je les répétais inlassablement à l’aide de la mélodie et de l’air dont je me souvenais, jusqu’à ce que les mots me reviennent. Lorsque je parvenais à me remémorer des passages et des phrases que je n’aurais jamais pensé pouvoir me rappeler, j’étais ravie, comme si j’avais trouvé quelque chose de précieux, et cela me redonnait confiance en moi.

J’avais planifié ce que je lirais à chaque heure et même ce à quoi je penserais. J’ai réalisé que j’apprenais à utiliser mon esprit, ainsi qu’à retrouver et faire revivre des choses qui y étaient stockées mais que j’avais oubliées.

Je me souvenue que durant mes activités politiques avant le 20 juin 1981, je possédais un recueil de chansons intitulé Kuhestan [La Région montagneuse]. J’avais mémorisé la plupart de ses poèmes et chansons, mais n’ayant pas eu l’occasion de les relire depuis plusieurs années, je les avais oubliés. J’ai décidé que, pour garder mon esprit actif, j’essaierais de me rappeler ces poèmes précis que je ne pensais plus avoir conservés en mémoire.

Mon esprit s’était activé. Je me souvenais de beaucoup de choses. J’assemblais les lignes et les vers dont je me rappelais comme les pièces d’un puzzle, jusqu’à ce qu’ils redeviennent progressivement complets, ou presque complets. Pour les passages que je ne parvenais pas à retrouver, je réfléchissais et je créais des substituts. J’y prenais un immense plaisir. Je me sentais pleine de vie et j’en oubliais les circonstances dans lesquelles je vivais.

Ensuite, je pensais à des livres que j’avais lus, des livres qu’à l’époque je n’avais pas entièrement compris ou dont je ne m’étais pas souvenue. Je passais des contrats avec moi-même : je devais me rappeler tel ou tel sujet du livre d’histoire, je devais me souvenir du livre exact dans lequel j’avais lu ce sujet particulier, et à quels autres thèmes il était lié.

Ce type de réflexion m’a appris la discipline et la maîtrise de mon esprit, m’évitant l’ennui et le repli sur moi-même. Plus important encore, je découvrais que j’avais accumulé énormément de choses dans ma tête, mais que cela était devenu flou et dispensé. Progressivement, j’apprenais à retrouver ces souvenirs, à les organiser, à balayer la poussière de l’oubli et à les remettre à leur place.

C’était comme découvrir un pays nouveau, et c’était exaltant.

J’avais également réservé une demi-heure dans mon emploi du temps pour réciter des passages du Coran et du Nahj al-Balagha que j’avais mémorisés. En prison, les seuls livres qu’ils nous donnaient à lire étaient le Coran, le Nahj al-Balagha et des livres religieux, pour la plupart des inepties écrites par Dastgheyb, Beheshti, Motahari et leurs semblables (qui étaient approuvés par le régime). Mais je ne lisais que le Coran et le Nahj al-Balagha. I les apprenais par cœur et je n’avais absolument aucune envie de jeter un œil à ces autres bêtises.

À présent, j’étais tellement heureuse de l’avoir fait.

Dans le quartier, les filles et moi avions un programme de mémorisation de chapitres et de versets coraniques, ainsi que de sermons du Nahj al-Balagha. Nous avions mémorisé l’intégralité du 30e juz’ et une partie du 29e, ainsi qu’un certain nombre de sermons. À l’époque, nous avions fait cela car nous savions que nous risquions d’être envoyées à l’isolement et que nous aurions besoin de quoi occuper notre esprit. À présent, tout ce que j’avais appris par cœur autrefois était devenu une ressource précieuse pour moi. Je le révisais et j’y réfléchissais.

Je récitais ces passages chaque jour pour qu’ils restent frais dans ma mémoire et aussi comme une forme d’exercice mental. Ensuite, je choisissais un verset et j’y réfléchissais.

Dans les quartiers précédents, l’un de nos biens les plus précieux avait également été un livre intitulé Un Rayon du Coran, le commentaire du Coran par l’ayatollah Taleghani. Nous en avions secrètement gardé un exemplaire chez les prisonnières les plus âgées et nous le lisions à tour de rôle. Maintenant que j’étais dans le quartier des cages, dans des conditions bien pires qu’auparavant, ce que j’avais appris de ce livre faisait aussi partie de mon bagage.

Parfois, même une seule phrase dont je me souvenais devenait le sujet de mes pensées et de mes réflexions pendant un long moment.

révolution antimonarchique
Ashraf Ahmadi

Parmi les choses que je m’étais efforcée de retrouver dans ma mémoire figuraient des prières que j’avais autrefois récitées en compagnie d’Ashraf Ahmadi, assassinée par le régime. Il s’agissait de prières de la Sahifa, dont j’ai progressivement réussi à me souvenir. À ce moment-là, je m’en rappelais tellement que les lire du début à la fin me prenait une heure et demie.

J’aimais particulièrement le Ziyarat Ashura et le Ziyarat Warith, car chaque phrase dessinait des lignes de démarcation nettes, et j’y puisais mon inspiration et ma motivation pour tenir bon. Quand je les récitais, je me sentais aussi dure et inébranlable qu’une montagne.

Parfois, je me souvenais à quel point j’avais eu peur au début de mon arrestation et je réalisais à quel point j’avais mûri. Mon monde avait changé, et l’arène de la lutte était devenue ouverte et claire pour moi.

C’était comme si, durant cette période, j’avais appris à connaître Khomeiny et son idéologie réactionnaire à travers ce qui équivalait à des décennies d’étude et de lecture. Ma haine envers eux avait grandi jusqu’à atteindre la dimension du monde, et rien ne pouvait m’empêcher de poursuivre la lutte et de me battre contre eux.

Plus je réfléchissais, plus je comprenais de choses nouvelles, des choses que je n’avais pas comprises auparavant et que je n’aurais pas pu comprendre avant.

En particulier, j’en suis venue à comprendre profondément ce que signifie l’idée selon laquelle le Coran et ses versets ne peuvent être véritablement compris qu’à travers l’action et l’expérience vécue de la lutte.

Par exemple, lorsque je lisais le verset coranique « En vérité, à côté de la difficulté est la facilité », je comprenais au début que la facilité venait après la difficulté. En termes simples, que cela aussi passerait. Ou, comme le dit le proverbe, qu’au bout de la nuit noire vient l’aurore.

Mais en réfléchissant à ce verset, j’ai soudain réalisé : Regarde ! Il ne dit pas « Après la difficulté vient la facilité ». Il dit « En vérité, à côté de la difficulté est la facilité », puis le réitère : « En vérité, à côté de la difficulté est la facilité ».

Cela signifie qu’avec la difficulté elle-même, au sein même de la difficulté, il y a la facilité !

C’est-à-dire précisément quand on pense que les choses sont devenues insupportables et que l’on a atteint la limite de son endurance, si l’on persévère, si l’on ne prend pas peur et que l’on ne capitule pas, si l’on se bat pour trouver une issue à la difficulté, on parviendra sans aucun doute au soulagement, à l’ouverture, à la facilité.

La seule condition est de ne pas devenir insouciant et d’être prêt à endurer toutes les épreuves. En d’autres termes, il ne faut pas se lasser, s’attrister ou perdre espoir face aux difficultés du chemin. Il ne faut pas perdre son moral ou, comme nous avions l’habitude de le dire, « se plaindre ».

Bénie soit la mémoire de Masoumeh, qui m’a appris : « Un Moudjahid ne se plaint pas. »

J’avais vécu cela dans une certaine mesure dans la cellule, pendant l’interrogatoire et sous la torture. Puis je me suis souvenue que même dans le quartier, ce prétendu quartier de punition, nous faisions constamment l’expérience de la même chose.

Les bourreaux nous avaient jetées dans ce quartier et augmentaient la pression chaque jour, essayant par tous les moyens de nous briser et de nous pousser à abandonner. Mais en résistant à l’ennemi, nous reprenions des forces et nous nous remplissions d’énergie. Nous étions passées de l’usr (la difficulté) au yusr (la facilité et le soulagement).

À présent, je savais que dans cette cage même, dans ces conditions exactes qui avaient été créées pour nous écraser et nous détruire, si je résistais, si je déjouais les efforts des bourreaux, et si je restais patiente et inébranlable dans les épreuves qui m’étaient échues sur le chemin de la lutte, j’atteindrais moi aussi le yusr.

Et c’est ainsi que j’ai commencé à essayer de comprendre et de découvrir les règles régissant ce monde nouveau.

À suivre…

Note : Coran 94:5-6, traditionnellement traduit par : « Certes, avec la difficulté vient la facilité. »

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