Une justice bafouée et l’impunité d’État face aux crimes d’honneur en Iran
La condamnation du père de Fatemeh Soltani à seulement 8 ans de prison pour le meurtre de sa fille met en lumière ce que les critiques qualifient d’injustice profondément enracinée et de lois discriminatoires à l’égard des femmes dans le système judiciaire en Iran.
Selon les informations du journal officiel Donya-ye Eqtesad en date du 26 juillet 2026, le père, qui a poignardé mortellement à plusieurs reprises sa fille de 17 ans devant son lieu de travail à Eslamshahr en 2024, a été condamné à 8 ans d’emprisonnement et au paiement du prix du sang (diya). Pourtant, selon la loi du régime clérical, le meurtre est puni par l’exécution.
Cette peine relativement clémente démontre une fois de plus que, sous le système de gouvernance iranien, les prétendus crimes d’honneur en Iran sont non seulement insuffisamment criminalisés, mais qu’ils sont en réalité facilités par des protections juridiques et une clémence judiciaire, créant des conditions propices à encourager de tels crimes à l’avenir.
La question centrale, affirment-ils, est de savoir pourquoi le pouvoir judiciaire iranien clôture certaines des affaires les plus meurtrières de violence contre les femmes par des peines de seulement quelques années de prison. La réponse réside dans la nature et la structure juridique d’un système fondé sur la discrimination et la répression des femmes.

Une justice inversée : de Fatemeh Soltani à Mona Heydari et Romina Ashrafi
La peine de prison de 8 ans infligée au père de Fatemeh Soltani n’est pas un cas isolé, elle reflète un schéma systématique au sein de l’appareil judiciaire iranien. Des issues similaires ont été constatées dans plusieurs autres affaires retentissantes.
Mona Heydari, mariée de force à l’âge de 12 ans, a été tuée par son époux alors qu’elle en avait 17. Le meurtrier, qui était également son cousin, a publiquement exhibé sa tête tranchée dans les rues avec un sourire après le meurtre. Il a été condamné à 8 ans d’emprisonnement, mais a été libéré peu après, avec le consentement du père de la victime (son oncle).

Dans une autre affaire largement médiatisée, le père de Romina Ashrafi, 14 ans, originaire de Talesh, qui a tué sa fille en la décapitant avec une faucille, a été condamné à 9 ans de prison.
Le contraste entre ces condamnations relativement légères et les châtiments infligés aux manifestants et aux militantes des droits des femmes illustre ce qui est décrit comme une « justice inversée » en Iran. Tandis que les auteurs de prétendus crimes d’honneur sont libérés après n’avoir purgé que quelques années de prison, des femmes arrêtées lors des manifestations de janvier 2026 ont reçu des condamnations à mort, de lourdes peines de prison et ont été soumises à la torture. Dans le même temps, des centaines de femmes et de jeunes filles ont fait face à de graves accusations liées à la sécurité et à de longues peines d’emprisonnement pour avoir violé les règles du hijab obligatoire imposées par les mollahs.
Par ailleurs, de nombreuses femmes exécutées pour meurtre étaient elles-mêmes victimes de mariages d’enfants forcés et ont été condamnées à mort après avoir été accusées d’avoir tué leur mari en situation de légitime défense.
Dans un entretien accordé au journal officiel Shargh publié le 11 octobre 2025, Zahra Eftekharzadeh, fondatrice de l’un des foyers d’accueil pour femmes de Téhéran, a reconnu que la loi manquait d’effet dissuasif : « Lorsque la peine n’est pas proportionnelle au crime, les auteurs de violences s’aperçoivent qu’ils ont peu de choses à craindre. Dans beaucoup de ces cas, les peines prononcées par le pouvoir judiciaire sont non seulement inefficaces en tant que moyen de dissuasion, mais d’une certaine manière, elles encouragent les coupables. » Évoquant le cas de Romina Ashrafi, elle a ajouté : « Son père a ouvertement déclaré que s’il tuait sa fille, il recevrait, tout au plus, une peine de 10 ans de prison. »

Des lois misogynes donnent le feu vert aux meurtriers
Les causes profondes de ces crimes ne peuvent être réduites aux seuls préjugés individuels ou familiaux. Le Code civil et le Code pénal islamique du régime clérical accordent de fait aux hommes une large autorité sur la vie des femmes. En vertu de la loi du régime, le père, en tant qu’héritier légal de la victime (wali al-dam), est exempté de qisas (peine de talion) pour le meurtre de son enfant.
Les dispositions du Code civil renforcent l’autorité masculine au sein de la famille. L’article 1105 désigne le mari comme le chef du ménage, l’article 1108 conditionne le droit de l’épouse à un entretien financier à son obéissance envers son mari, et l’article 1114 donne au mari le pouvoir de déterminer le lieu de résidence de la famille.
Dans ce cadre juridique, le témoignage de deux femmes équivaut à celui d’un seul homme dans certaines procédures judiciaires. Il convient également de noter que les femmes victimes de violences domestiques graves doivent prouver que leur vie est en danger pour obtenir le divorce, une charge de la preuve qui, affirment-elles, est souvent ignorée par les juges jusqu’à ce que la femme soit tuée. Cette structure juridique incite certains hommes à croire qu’ils peuvent recourir à la violence contre les femmes avec des conséquences juridiques très limitées.
Ces lois ont contribué à une augmentation constante des prétendus crimes d’honneur en Iran. Des estimations réalisées en 2020 indiquaient qu’au moins 8 homicides de ce type ont lieu chaque jour à travers le pays et que, en moyenne, environ 450 femmes sont tuées chaque année par des parents masculins ou par leur mari.
Selon les données compilées par la commission des femmes du CNRI à partir d’informations publiées dans les médias officiels iraniens, qui, de l’avis de la commission, ne représentent qu’une estimation minimale en raison d’une censure généralisée et de la réticence des familles à signaler ces affaires, le nombre d’homicides signalés de femmes est passé de 105 en 2023 à 160 en 2024. Au cours de l’année 2025, au moins 192 femmes auraient été tuées.
Les racines politiques de la crise et la solution proposée
Les tragédies sociales qui se déroulent en Iran ont des racines profondément politiques. L’Iran figure parmi les rares pays à avoir refusé de ratifier la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) et le système au pouvoir a fondé sa légitimité sur la subordination structurelle des femmes.
Dans un système où la violation de la loi sur le hijab obligatoire est traitée comme une menace pour la sécurité nationale, et où des milliers de femmes sont arrêtées et humiliées chaque jour en raison de leur tenue vestimentaire, la violence contre les femmes, tant au foyer que dans la société, trouve un terrain fertile pour se développer.
Le père de Fatemeh Soltani, l’époux de Mona Heydari et le père de Romina Ashrafi sont les produis d’un système juridique dont les lois et les institutions judiciaires traitent les femmes comme des citoyennes de seconde zone. Les peines clémentes infligées à ces criminels, loin de résoudre le problème, contribuent à perpétuer un système plus large de violence et de rébellion.
De nombreux Iraniens considèrent le système de gouvernance du pays et son cadre juridique comme la cause principale de ces tragédies. La question dépasse le cadre des préjugés individuels pour toucher un système politique qui a institutionnalisé la violence contre les femmes. Tant que la structure juridique et politique actuelle restera en place, les femmes et les jeunes filles en Iran continueront de faire face à l’insécurité.




















