Au début de l’année 1982, à la prison d’Evin à Téhéran, la militante Azam Haji-Heydari a été témoin du calvaire de jeunes détenus, surnommés les enfants d’Evin. Parmi eux, Fatemeh, une fillette de 13 ans, a subi de rudes tortures sur la plante des pieds après avoir été livrée aux gardiens par son propre père. Ces mémoires, extraits de l’ouvrage Le prix d’être humain, documentent la cruauté systématique des interrogateurs du régime de Khomeiny envers des mineurs innocents.
Azam, alors jeune enseignante d’une vingtaine d’années engagée dans la résistance, a passé cinq ans incarcérée dans les prisons de la justice, d’Evin, de Ghezel Hessar et de Gohardacht, où elle a elle-même enduré les sévices des gardiens de la révolution.
La jeune fille de 13 ans
Le nombre d’arrestations était devenu si important que les quartiers étaient dangereusement surpeuplés. Chaque jour, plusieurs prisonnières s’évanouissaient à cause de l’exiguïté et du manque d’air. En conséquence, nous fûmes transférées dans un quartier plus vaste.
Un jour, alors que j’étais assise près de la porte de la pièce numéro un, j’ai vu entrer une jeune fille qui ne paraissait pas avoir plus de douze ou 13 ans. Son visage était tiré et anxieux, ses yeux rougis par les larmes. Elle s’arrêta sur le seuil, pétrifiée, fixant les occupantes avec égarement. Je reconnus cette expression, typique des nouvelles arrivantes sortant de longs mois d’isolement.
Je m’approchai d’elle. « Ne t’inquiète pas, lui dis-je, viens t’asseoir un instant avec moi ».
« Quel est cet endroit ? », demanda-t-elle.
Sa question me surprit. Ignorait-elle vraiment qu’elle se trouvait à Evin ?
La jeune fille était épuisée, assoiffée et affamée. Nous n’avions presque rien à lui offrir. Nous avons fait le tour des cellules pour récolter quelques morceaux de pain et une portion de riz aux lentilles. Elle mangea un peu et confia : « J’avais tellement faim que mon estomac semblait collé à mon dos ».
Elle s’appelait Fatemeh. Analphabète et originaire de Saveh, elle pleurait sans cesse en réclamant sa mère. Son père, membre d’un comité révolutionnaire local, l’avait livrée aux gardiens sous prétexte qu’elle aurait aidé un proche transportant des explosifs à s’échapper de leur atelier de bougies.
Le courage face aux monstres
Le lendemain matin, Fatemeh fut appelée pour un interrogatoire. Elle tremblait de peur. Je l’ai serrée contre moi pour l’encourager avant qu’elle ne parte. Lorsqu’elle revint, ses pieds étaient gonflés, ensanglantés et gravement blessés. Elle s’effondra au milieu du quartier. Elle s’était évanouie de faiblesse. 10 ou 15 femmes sacrifièrent leur ration de sucre pour lui préparer une eau sucrée afin de la réanimer.
À son réveil, elle me raconta, la gorge nouée, les harcèlements sexuels subis de la part de plusieurs hommes dans un couloir. Je lui ai dit : « Ne pleure pas. Sois brave. S’ils s’en prennent encore à toi, défends-toi ». Elle me regarda avec surprise : « Mais je n’ai pas assez de force ». Je lui répondis : « Cela ne fait rien, ce qui compte, c’est que tu te défendes ». Sous l’influence d’Helen Arfaei, une jeune enseignante détenue avec nous, Fatemeh gagna en assurance chaque jour.
Finalement, elle fut présentée devant un simulacre de tribunal qui lui déclara : « Nous te pardonnons à cause de ton père qui sert l’Imam. Les coups de fouet n’étaient qu’une punition pour tes péchés passés ». Lorsqu’elle fut libérée, les plaies sur ses jambes n’étaient toujours pas cicatrisées.
Une mère torturée sous les yeux de son enfant
Chaque jour ou presque, j’étais moi-même emmenée en interrogatoire. Un jour, alors que j’attendais dans un couloir, je remarquai un homme assis à côté de moi. Je lui demandai de s’écarter, mais il ne répondit pas. Suspicieuse, je soulevai légèrement mon bandeau. Je réalisai avec horreur que j’étais assise à côté d’un cadavre. Je reconnus Reza Mashhadi, un homme que j’avais croisé dans les bureaux de l’OMPI.
Mon interrogateur de la branche deux, s’apercevant que j’avais soulevé mon bandeau, me roua de coups de poing et de pied. « Alors, ricana-t-il, tu voulais voir de près un hypocrite déjà parti en enfer ? Viens, tu vas peut-être le rejoindre ».
En me traînant vers la salle d’interrogatoire, j’entendis les cris incessants d’une petite fille qui ne devait pas avoir plus de cinq ou six ans. Je compris vite la raison de ses pleurs : sa mère était en train d’être fouettée devant elle. L’interrogateur hurlait : « Donne-nous le nom de ta mère et nous arrêterons de la torturer ». L’enfant s’appelait aussi Fatemeh. Je n’ai jamais su qui était sa mère. Elles furent plus tard transférées ensemble vers le quartier 209.
Note
Helen Arfaei, enseignante, a été exécutée à la prison d’Evin le 21 décembre 1981, à l’âge de 23 ans.



















