Extrait des mémoires de Hengameh Haj Hassan – Partie 10
⚠️ Avertissement de contenu : cette section contient des descriptions de torture, de violence et d’exécutions en prison.
Dans la partie précédente de Face à Face avec la bête, Hengameh avait écrit sur le « quota nocturne de coups de fouet » infligé aux prisonnières comme Mina Izadi et Zahra Shabzendehdar, qui résistèrent avec un courage remarquable malgré une torture incessante.
Dans ce volet, elle se souvient de l’arrivée d’une nouvelle prisonnière, Nahid Izadkhah, dont le corps brisé, l’esprit inébranlable et le dernier rêve laissèrent une empreinte inoubliable sur celles et ceux qui furent témoins de ses derniers jours.
Le rêve étrange de Nahid Izadkhah
Une nuit, un tumulte inhabituel éclata sous le poste de garde. Nous avons compris qu’ils amenaient une nouvelle prisonnière. Toutes, nous étions curieuses de voir qui elle était. Deux filles la portaient, car elle ne pouvait pas marcher. Celles qui étaient assises ou allongées dans le couloir se sont écartées pour les laisser passer.

Elles l’ont déposée dans notre salle et lui ont trouvé une place dans un coin, à l’écart du passage fréquenté, afin que ses jambes — chacune gonflée et ensanglantée comme un énorme coussin — ne soient pas piétinées. Ses jambes étaient couvertes d’hématomes jusqu’aux cuisses, tuméfiées et meurtries. La plante de ses pieds était déformée de façon grotesque par de profondes plaies. Elle était petite et mince, avec un teint mat et de grands yeux bruns magnifiques dans lesquels brillait une innocence extraordinaire.
Elle remercia doucement chacune d’entre nous. Des groupes de filles vinrent l’accueillir, demander de ses nouvelles et lui parler. Son nom était Nahid Izadkhah.
Plus tard, alors que nous la connaissions mieux, elle me dit qu’elle était la sœur de Massoud Izadkhah, l’époux de Massoumeh Azdanlou. Son frère Massoud avait été tué en résistant aux Gardiens de la révolution, et Massoumeh — enceinte — avait été capturée, le visage et la mâchoire blessés. Ils avaient tous été transférés à la section 209 de la prison d’Evin et torturés.

Les jambes de Nahid avaient été détruites sous les coups de câbles. Elle avait dû être conduite à l’infirmerie et opérée à plusieurs reprises. Pour remplacer la peau et la chair arrachées, on avait greffé des lambeaux provenant d’autres parties de son corps — une procédure rarement accordée aux prisonniers promis à l’exécution. Cela nous donnait un mince espoir que peut-être Nahid ne serait pas exécutée.
Elle m’expliqua que le moment le plus douloureux avait été lorsque les gardiens l’avaient traînée là où gisait Massoumeh. Massoumeh était seule, à demi inconsciente, la mâchoire brisée, effondrée sur le sol de la cellule sans aucun soin médical. L’odeur de sang et d’infection emplissait la pièce. Un des interrogateurs frappa violemment Massoumeh à la mâchoire brisée, et elle n’émit qu’un faible gémissement. Elle ne pouvait même pas bouger. Tandis que Nahid racontait cela, des larmes coulaient sur son visage, et elle secouait la tête. Nous avons toutes pleuré avec elle. Finalement, Massoumeh la courageuse fut exécutée dans cet état, avec son enfant à naître.
Les jambes de Nahid restèrent dans un état étrange. Même un mois plus tard, la peau de ses cuisses se détachait comme un bas que l’on retire. Longtemps, elle fut incapable de marcher, et les filles l’aidèrent pour tout.
Puis un matin, elle se leva avec une joie inhabituelle. Elle dit :
« Je veux aller au bain. »
Nous fûmes surprises : il n’y avait pas d’eau chaude, seulement de l’eau glacée. Mais elle insista :
« Je dois y aller. Je veux accomplir l’ablution du martyre. La nuit dernière, j’ai rêvé que ma mère plaçait ma main dans celle de Massoud et me confiait à lui. Aujourd’hui, je vais le rejoindre. »
Nous ne savions que répondre. Ce n’était qu’un rêve. Mais Nahid parlait avec une certitude absolue. Elle se lava dans l’eau glaciale, revint, pria, partagea ses maigres affaires avec les filles, revêtit ses plus beaux vêtements, et attendit.
Soudain, à notre stupéfaction, son nom fut appelé — en même temps que celui d’une autre prisonnière, Shokouh Mazinani, qui n’était encore qu’une lycéenne. Nahid s’élança joyeusement :
« Vous voyez, je vous l’avais dit ! Aujourd’hui je pars vers Msasoud ! »
Et elle partit.
Ce même jour, elle fut exécutée par fusillade.
Notes
Section 209 (prison d’Evin) : quartier tristement célèbre de la prison d’Evin à Téhéran, géré par le ministère du Renseignement, destiné aux prisonniers politiques.
Coups de câbles : méthode courante de torture dans les prisons iraniennes, où l’on fouette les prisonniers sur la plante des pieds avec de lourds câbles.
Ablution du martyre (ghousl-e chahadat) : rituel de purification en Islam, accompli en préparation à la mort dans le chemin de la foi.
Exécutions de 1981 : au début des années 1980, des milliers de prisonniers politiques, dont de nombreuses jeunes femmes, furent exécutés par le régime.




















