Mémoires de Mehri Hajinejad tirées de “Le dernier rire de Leïla” – Troisième partie
Dans la deuxième partie de ses mémoires, Mehri Hajinejad racontait son premier interrogatoire à la prison d’Evin. Dans ce troisième volet, elle poursuit son récit en évoquant son arrivée dans le quartier de détention et sa rencontre avec l’une de ses camarades courageuses : Atiyeh Moharrer Khansari.
Le quartier médical d’Evin
Le quartier qui allait plus tard devenir l’infirmerie comprenait quelques très petites pièces. Avant le 20 juin 1981, il servait à détenir des femmes accusées de crimes ordinaires. C’est aussi là que furent détenus certains impliqués dans le complot du coup d’État de Nojeh.
Quand j’y suis arrivée, le lieu débordait de prisonnières membres de l’OMPI. Le quartier était si bondé qu’il était presque impossible d’y retrouver quelqu’un.
Le 14 août 1981 à 23 h, j’entrai dans le quartier médical (anciennement la section 240). Immédiatement, une sœur de l’OMPI nommée Zahra m’accueillit à la porte, m’aida à m’asseoir dans un coin et me donna de l’eau.
Elle me demanda mon nom. Je répondis « Mahboubeh » et elle ne posa pas d’autres questions. Après avoir bu, je me levai pour observer le quartier. Le seul visage familier que je vis fut celui d’Atiyeh Moharrer Khansari, ma camarade. Je reconnus d’autres visages sans connaître leurs noms.
De cette nuit d’août jusqu’en novembre, nous sommes restées dans ce quartier. Plus tard, je compris qu’un côté appartenait à la section 216 et l’autre à la 209.
Le 23 août au soir, un bruit effroyable de poutres de fer déchargées d’un camion retentit. Les filles qui connaissaient ce son dirent aussitôt : « C’est le bruit du peloton d’exécution. » On entendait ensuite les tirs isolés. Chaque nuit, nous montions les unes sur les autres pour apercevoir par la petite fenêtre combien de prisonniers étaient conduits vers la mort. Sans exception, on entendait ces détonations, parfois à minuit, parfois à l’aube, ce bruit maudit annonçant la disparition de nos amies.
En mémoire de ma vieille camarade
Quand je suis entrée dans le quartier, mon regard tomba sur Atiyeh. Une immense joie m’envahit. Je la connaissais depuis 1979, et je l’aimais beaucoup.
Atiyeh venait d’une famille aisée du nord de Téhéran. Elle était d’une bonté rare, digne et affectueuse. Voyant qu’on l’appelait par son vrai prénom, je fus surprise, car personne ne le faisait en prison. Je lui chuchotai :
« Atiyeh, que s’est-il passé ? As-tu été démasquée ? »
Elle me répondit que son père, partisan du régime, avait livré elle-même, sa sœur cadette Nafiseh, sa tante Nasrin et son oncle Emad au procureur. On lui avait promis que ses enfants ne seraient pas exécutés s’il les dénonçait.
À partir de ce jour, Atiyeh devint ma compagne la plus proche. Nous chantions ensemble, partagions nos souvenirs. Elle seule savait qui j’étais réellement ; les autres pensaient que j’avais été arrêtée par erreur.
Une nuit de mi-septembre, vers minuit, alors que nous chuchotions, la cloche du quartier retentit. Je redoutais toujours ce son : il annonçait que d’autres prisonnières allaient être emmenées.
La salle était plongée dans le noir. Soudain, la gardienne Nourbakhsh entra et appela : « Atiyeh, viens ! »
Mon cœur se serra. Je ne savais pas que je ne la reverrais plus jamais. Je crus naïvement que, son père l’ayant livrée, elle serait épargnée. Je lui serrai la main en murmurant : « À bientôt… »
Je ne dormis pas cette nuit-là. J’attendis son retour pour lui masser les jambes et lui donner un peu d’eau sucrée si elle revenait blessée. Mais le matin, toujours aucune nouvelle. Vers 6 h, une autre prisonnière de retour d’interrogatoire me dit qu’on avait donné à Atiyeh un ultimatum : renier l’Organisation ou être exécutée avant 4 h.
Je sus alors qu’elle ne reviendrait pas. J’ai regretté de ne pas lui avoir dit adieu, de ne pas l’avoir embrassée une dernière fois. Le soir, la radio du régime annonça son nom parmi des dizaines d’autres exécutées. Ma chère Atiyeh s’était envolée, légère comme un oiseau innocent.
Quelle cruauté de la part d’un père d’avoir livré sa propre fille aux bourreaux ! J’appris plus tard que sa mère l’avait quitté à cause de cet acte inhumain. Mais cette exécution a-t-elle seulement ébranlé son esprit endurci ?
Depuis ce jour, le vide laissé par Atiyeh a creusé en moi une douleur profonde. Deux mois plus tard, je fus transférée à l’étage supérieur de la section 240. Jusqu’en mars 1982, je n’avais pas encore été démasquée. Dans ce nouveau quartier, toutes les prisonnières tenaient bon.
¹ OMPI (Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran) : Nom officiel du mouvement, souvent qualifié de « monafeghine » (« hypocrites ») par le régime, dans une intention diffamatoire.
² Atiyeh Moharrer Khansari : Jeune militante dévouée de l’OMPI, issue d’une famille aisée du nord de Téhéran. Née en 1963 à Ispahan, elle avait 18 ans au moment de son exécution. Dans ses derniers instants, elle déclara à son bourreau, le juge Ghilani :
« Je n’ai même pas été jugée. Je ne peux pas croire que vous allez m’exécuter. »
Ghilani répondit :
« Dans deux heures, tu le croiras. »
Elle connaissait Mehri Hajinejad depuis 1979 et fut l’une des rares prisonnières du quartier à la reconnaître.




















