Extrait des mémoires « Le dernier rire de Leïla » par Mehri Hajinejad — Partie cinq
Dans cette partie des mémoires de Mehri Hajinejad, alors étudiante adolescente, l’auteure relate l’histoire d’une jeune combattante, Simin Hozhabr, dont le courage et la foi inébranlable lui ont permis de tenir face à la brutalité de la prison et de la torture.
La lionne défiant d’Evin
J’ai rencontré Simin Hozhabr au début de septembre 1981, dans le quartier infirmerie de la prison d’Evin. Nous nous connaissions déjà. Pour nous, et pour quiconque apprenait son cas et ses interrogatoires, Simin était à la fois un modèle et une héroïne.
Pendant toutes les années où je l’ai vue, je me souviens d’elle comme d’une fille énergique et joyeuse au sourire radieux. Elle était élève dans le centre de Téhéran, si ma mémoire est bonne, au lycée Hachtroudi.
Bien qu’elle vienne d’une famille relativement aisée, Simin vivait simplement. En fait, quand je l’ai rencontrée pour la première fois, je pensais qu’elle était originaire des quartiers pauvres du sud de Téhéran.
Je me souviens encore de ces jours inoubliables où nous faisions campagne pour la candidature présidentielle de Massoud, des jours tendus avant le 20 juin 1981 et des manifestations spontanées que nous organisions. À chaque instant, Simin se démarquait : vive, intrépide et résolue, l’une des plus vaillantes jeunes supportrices de l’OMPI de cette période.
Quand je l’ai revue à Evin, je lui ai demandé : « Comment ça va ? Comment as-tu été arrêtée ? »
Avec sa chaleur et son calme habituels, elle m’a raconté les responsabilités qu’elle partageait à Téhéran avec sa camarade Ferechteh Seyfi, puis ajouta : « Nous avons été arrêtées en août. Nous sommes ici depuis… et je pense que nous allons partir bientôt. »
— « Partir ? Que veux-tu dire ? » demandai-je.
Elle sourit : « Tu ne sais pas où ? Dès le premier jour, j’ai dit à l’interrogateur de ne pas perdre son temps ; il n’obtiendra rien de moi. Maintenant, je suis prête à partir. »
Puis, de sa voix riche et vive, elle entonna la célèbre chanson lori Dayah Dayah, Vaqt-e Jangah (« Il est temps de combattre »).
Presque chaque jour, Simin était emmenée en interrogation, et chaque fois elle revenait avec les jambes meurtries et enflées. Ses premiers mots étaient toujours : « C’est idiot d’interrogateur croit encore pouvoir me briser. »
Le soir du 30 août 1981, on est venu chercher Simin à nouveau. Je n’ai pu m’empêcher de penser qu’elle pourrait être exécutée cette nuit-là, en représailles aux décès de Rajai et Bahonar. Jusqu’à son retour, je suis restée agitée.
Tard dans la nuit, elle revint, battue et déchirée. Elle dit qu’on lui avait laissé jusqu’au lendemain pour décider : si elle refusait de coopérer, on l’exécuterait.
Cette nuit-là, à la lumière d’une bougie empruntée aux détenues ordinaires, nous nous sommes rassemblées autour d’elle. Nous avons chanté des poèmes et des chansons d’adieu, pensant que ce pourrait être la dernière nuit de Simin parmi nous.
Chaque fois qu’on emmenait Simin pour interroger, je me demandais ce que le régime voulait tant obtenir d’elle. À l’époque, il n’était pas courant qu’on interroge quelqu’un plus de deux fois ; les personnes reconnues comme sympathisantes de l’OMPI étaient généralement exécutées après deux séances.
Un jour, j’ai demandé à Ferechteh, la co-accusée de Simin : « Que se passe-t-il vraiment ? »
Ferechteh répondit : « Ils la battent et exigent des informations sur ses frères. Simin crie : “Je sais, mais je ne dirai rien !” Cela met l’interrogateur hors de lui. Il la frappe plus fort, criant : “Alors ne dis pas que tu sais et que tu ne diras pas, dis seulement que tu ne sais pas !” Mais Simin répond : “Espèce d’idiot en retard d’un siècle ! Je sais, mais je ne dirai rien. Tu n’obtiendras jamais ce que je sais.” »
Ferechteh ajouta : « Si la question ne concernait que nos affaires, cela se serait terminé depuis longtemps. Quiconque est établi comme lié à l’Organisation est exécuté sur le champ. Mais eux, ils veulent les frères de Simin. Ils veulent qu’elle les livre. »
En novembre, lors des transferts de détenues, j’ai été séparée de Simin et ne l’ai plus jamais revue.
Début décembre 1981, Mahchid revint d’un interrogatoire et dit : « Simin va être exécutée ce soir. Ils l’ont amenée aujourd’hui ; on sentait que l’interrogateur en avait assez. Il lui a dit : “Je n’arrive plus à faire quoi que ce soit avec toi. Je dois demander ton exécution. J’ai essayé pendant trois mois et échoué. Je ne sais pas de quoi tu es faite, ni d’où te vient une telle endurance.” »
Cette nuit-là, la courageuse combattante de l’OMPI, Simin Hozhabr, alla au peloton d’exécution, fière, intacte et sans peur.
Deux choses d’elle resteront à jamais gravées dans ma mémoire :
Sa force inébranlable, hurlant à son tortionnaire « Tu n’obtiendras rien ! », et son visage toujours souriant, la tête haute, même face à la mort.
Note :
Simin Hozhabr : une jeune fille belle au teint foncé, probablement âgée de 16 ou 17 ans, à la voix chaude et mélodieuse. Sa famille venait du Lorestan, bien qu’elle ait grandi à Téhéran. Simin semblait ne connaître aucune peur. On la conduisait chaque jour en interrogation et elle subissait des flagellations régulières, qualifiées par les gardiens de sa « ration quotidienne ». Malgré tout, dès qu’elle revenait au quartier, elle chantait des chansons lori en souriant, comme si de rien n’était. Les tortionnaires la soumirent à de sévères mauvais traitements pendant un mois avant son exécution ; pourtant, elle rugit comme une lionne jusqu’à la fin. Son nom figure parmi les martyrs héroïques de l’OMPI (extrait du livre The Price of Being Human, mémoires de prison d’Azam Haj Heidari).




















