Mémoires de prison d’Azam Haji-Heydari, extraits de l’ouvrage Le prix d’être humain : troisième partie
Dans ce troisième volet des mémoires d’Azam Haji-Heydari, l’auteure relate sa libération temporaire le 20 juin 1981, sa fuite pour échapper à son père et sa capture finale par son propre frère, qui travaillait alors au bureau du procureur du régime.
À l’époque, Azam était une jeune enseignante de 22 ou 23 ans engagée dans la lutte politique. Elle passera par la suite cinq ans en détention, transitant par le centre de détention provisoire de la justice ainsi que par les prisons d’Evin, de Ghezel Hessar et de Gohardacht, où elle fut torturée par les Gardiens de la révolution de Khomeiny.
Fuir mon père
Après deux jours passés dans ce centre de détention, les interrogatoires et les passages à tabac n’ayant rien donné, ils m’ont finalement relâchée vers 11 h 30 du matin, le 20 juin. Ils m’ont déposée de leur véhicule dans la rue Abbas-Abad, dans le nord de Téhéran, avant de repartir.
S’ils avaient su que quelques heures plus tard, les Moudjahidines organiseraient leur manifestation historique du 20 juin à Téhéran, rassemblant près d’un demi-million de personnes, ils ne m’auraient certainement pas libérée.
À ma sortie, les ecchymoses et les gonflements sur mon visage étaient encore nettement visibles. Alors que je marchais dans les rues, les patrouilles de gardes me fixaient avec méfiance. À deux reprises, ils m’ont arrêtée pour savoir à quels affrontements j’avais participé. Ils étaient prêts à m’interpeller de nouveau, mais je leur ai raconté que j’avais eu un accident de voiture deux jours plus tôt et que je rentrais de chez le médecin. Ce récit m’a sauvée d’une nouvelle arrestation, et j’ai pris la direction de mon quartier et de notre maison.
Notre secteur était considéré comme l’un des fiefs des Gardiens de la révolution et des bassidjis. Ils me surveillaient depuis longtemps et m’arrêtaient sans cesse pour me demander où j’étais passée et pourquoi mon visage était couvert de bleus et de sang. Chaque fois, je répétais la même histoire.
L’absurdité de la situation me donnait presque envie de rire. Ces agents du régime pouvaient vous battre sauvagement sans aucune raison ni preuve, vous broyer le visage et le corps, mais non seulement il n’existait aucune autorité vers laquelle se tourner pour obtenir justice, mais ces mêmes blessures devenaient des « preuves » contre vous, un prétexte pour vous arrêter et vous torturer à nouveau. En fin de compte, c’était à vous de prouver que vos blessures n’étaient pas le résultat de la torture.
J’ai fini par atteindre notre maison. En entrant, j’ai été confrontée au visage sombre de mon père, qui semblait furieux de ma disparition des jours précédents. Mais en voyant mon état, il n’a rien dit.
Pourtant, quelque chose dans son silence, et dans son regard, me rendait mal à l’aise. J’ai senti qu’il avait déjà pris une décision terrible. Au moment où il a posé le Coran et s’est levé, j’ai couru à l’étage pour gagner le toit. De là, je me suis déplacée rapidement de toit en toit sur les maisons voisines jusqu’à atteindre la dernière habitation de notre ruelle. Je suis descendue chez une voisine, une femme d’un certain âge, à qui j’ai brièvement expliqué la situation.
Elle fut révoltée par le comportement de mon père et sa cruauté envers moi. Elle m’a serrée dans ses bras, m’a conduite dans sa chambre et m’a offert un thé chaud. Voyant mon visage tuméfié, elle a refusé de me laisser repartir seule. Elle savait que les gardes impitoyables, qui venaient de réprimer violemment les manifestations de la journée, m’arrêteraient certainement s’ils me voyaient dans cet état.
Elle m’a donc gardée chez elle un moment, puis m’a personnellement aidée à quitter le quartier en toute sécurité. Elle m’a accompagnée jusqu’à ma destination avant de rentrer chez elle. À partir de ce jour, je ne suis jamais retournée dans la maison familiale. Pour éviter d’être arrêtée, je passais chaque nuit chez un ami ou un parent. Mais l’un après l’autre, ces lieux finissaient par devenir précaires ou dangereux.
Trahie par mon frère
Finalement, le 14 juillet 1981, je me suis retrouvée sans aucun endroit où aller. La maison de l’amie où je logeais venait d’être perquisitionnée par les Gardiens de la révolution. N’ayant plus de refuge, j’ai passé la journée à errer sans but dans les rues, essayant simplement de laisser passer le temps.
Plusieurs fois ce jour-là, les gardes m’ont pris en chasse. La personne qui semblait la plus déterminée à me capturer, et qui guidait les gardes dans leurs recherches, était mon propre frère, qui travaillait au bureau du procureur du régime.
À plusieurs reprises, j’ai réussi à lui échapper. Mais n’ayant plus de point de chute, après des heures d’errance et alors qu’il était minuit passé, j’ai fini par me réfugier chez ma tante. Moins d’une heure plus tard, mon frère entrait dans la maison. Il était évident qu’il me cherchait. Dès qu’il a eu la confirmation de ma présence, il est reparti rapidement.
À peine trente minutes après son départ, alors que j’hésitais sur la conduite à tenir, la maison a été encerclée par les gardes. Ils ont attaqué si violemment, frappant à la porte avec des crosses de fusil, que ma vieille tante, terrifiée par cet assaut soudain en pleine nuit, a fait une crise cardiaque et s’est effondrée.
Nous avons fini par ouvrir la porte. Les gardes ont fait irruption à l’intérieur, m’ont menottée, m’ont bandé les yeux et m’ont emmenée à la prison de la justice.
La veille, les gardes avaient également perquisitionné notre propre maison. Ils avaient arrêté ma sœur Mahin, une femme de 45 ans mère de deux enfants, prétendant vouloir seulement lui poser quelques questions pour obtenir des informations sur ma localisation et celle de mon autre sœur, Najmeh. En réalité, ils l’avaient prise en otage.
Ils l’ont menottée et transférée en prison. Même plus tard, après nous avoir arrêtées Najmeh et moi, ils n’ont pas libéré Mahin. Elle est restée emprisonnée pendant deux ans à la prison de la justice puis à Evin, dans des conditions extrêmement dures, maintenue dans un flou juridique tandis que ses enfants étaient privés de leur mère.
À suivre…



















