Mémoires de prison d’Azam Haj-Heydari, extraits de « Le prix d’être humain » – Vingt-sixième partie
Dans ce volet de ses mémoires de prison, Azam Haj-Heydari raconte l’une des expériences les plus terrifiantes de son séjour à Evin : être emmenée les yeux bandés, au plus fort de l’hiver, sur la colline des exécutions d’Evin derrière la section 209, où les traces des exécutions passées étaient encore visibles sur le sol gelé. Lorsqu’elle réalise où elle a été conduite, le souvenir des femmes qui y ont été exécutées lui revient en mémoire.
Parmi elles se trouve Siba Sharifpour [1], une amie proche qui a subi de sévères tortures sans jamais révéler son identité ni compromettre ses convictions. Des années plus tard, alors qu’Azam est de manière inattendue emmenée pour identifier une prisonnière sauvagement torturée, elle réalise que la femme qui se tient devant elle est Siba. Les interrogateurs tentent d’utiliser cette rencontre pour briser sa résistance, mais Azam refuse de leur donner la réponse qu’ils recherchent.
Une semaine de simulations d’exécution
Chaque fois que les bourreaux et leurs sbires se mettaient à crier et à faire du tapage, nous savions qu’une nouvelle descente s’annonçait et nous nous y préparions.
Un jour, nous avons entendu le rugissement assourdissant du garde pénitentiaire Halvaei. Depuis le sous-sol situé sous le quartier 8, il criait : « Monafeqines (hypocrites), qu’avez-vous à dire pour votre défense ? Que celle qui a quelque chose à dire vienne ici ! »
Il s’est mis à frapper à la porte du quartier, puis est entré et a continué à crier. Il est allé à la porte de toutes les chambres et a répété la même chose. Personne ne lui a prêté attention. Je ne me souviens plus de ce qui s’était passé juste avant, parce que nous frappions constamment aux portes pour formuler nos revendications : des droits fondamentaux dont chaque prisonnier aurait dû bénéficier.
N’obtenant aucune réponse, Halvaei a déclaré : « Très bien. Si vous n’avez rien à dire, nous avons quelque chose à vous dire. » Il a ordonné à tout le monde de sortir des chambres.
Nous sommes toutes sorties du quartier. C’était l’hiver et il faisait un froid glacial. La prison d’Evin, située sur les contreforts des montagnes de l’Alborz au nord de Téhéran, compte plusieurs degrés de moins que la ville elle-même. Les filles n’avaient pas de chaussures. Certaines ont réussi à enfiler des pantouflles, tandis que d’autres ont reçu des pantoufles déchirées qui tenaient à peine à leurs pieds. Puis on nous a fait marcher en rang.
Nous n’avions aucune idée d’où nous allions. Ils nous ont emmenées dehors les yeux bandés. En marchant, nous avons réalisé que nous longions le mur derrière la section 209. De là, le terrain commençait à monter. L’une après l’autre, nous avons gravi la pente jusqu’à atteindre un terrain plat au sommet de la colline.
Tout était gelé. Le froid mordant semblait nous pénétrer jusqu’à la moelle des os. Nous tremblions toutes violemment. Nous n’avions ni vêtements chauds ni même de véritables chaussures.
Arrivées en haut, ils nous ont séparées et nous ont fait me tenir debout individuellement, à l’écart les unes des autres. Ils ne nous ont rien dit sur les raisons de notre présence ni sur ce qu’ils comptaient faire de nous.
J’ai regardé sous mon bandeau et j’ai vu que toutes les filles se tenaient à 1 ou deux mètres les unes des autres. De temps en temps, je pouvais voir les pieds de 1 ou deux hommes qui passaient devant nous, montant la garde en silence.
J’ai regardé le sol sous mes pieds. Il était recouvert de douilles usagées de Kalachnikov et de pistolets.
Je suis devenue curieuse de savoir où nous étions et pourquoi ils nous avaient emmenées là. J’ai regardé autour de moi avec attention et, à un moment donné, je me suis penchée, j’ai ramassé plusieurs douilles et les ai serrées fort dans mon poing.
J’avais découvert le secret de cet endroit.
C’était la tristement célèbre colline des exécutions d’Evin. Les douilles avaient été abandonnées là lors des nuits où des prisonniers y étaient amenés par groupes de 100 ou 200 pour être exécutés par un peloton d’exécution.

J’ai regardé plus attentivement. Je pouvais désormais voir des traces de sang par endroits sur le sol gelé et parmi les plaques de neige.
J’ai touché les douilles. Les souvenirs d’Atiyeh Moharrer Khansari, Tahereh Moharrer Khansari, Fatemeh Asef, Zahra Nazari, Elaheh Orouji, qui était enceinte lorsqu’elle a été exécutée, Farideh Torabi [2], Zahra Shabzendehdar, Homa Radmanesh, Azam Taghderah, Fatemeh et Zahra Samimi-motlaq, Helen Arfaei, Razieh Al-Taher, Ghodsieh Mohammadi, Shourangiz Tabatabaei (Dr Masoumeh Karimian), Mahdokht Mohammadzadeh et tant d’autres me sont revenus en mémoire. Les images des femmes exécutées défilaient sans relâche devant mes yeux.
J’ai pensé à Simin Hojabr. Quelle femme courageuse elle était !… Et j’ai pensé à Siba Sharifpour, qui n’avait jamais donné son nom aux interrogateurs jusqu’à la fin.
Siba avait été si sévèrement torturée que son visage avait été complètement défiguré. Elle était titulaire d’une licence et enseignait dans un lycée. Elle était l’une de mes amies les plus proches, et en ces moments-là, je ne pouvais m’empêcher de penser à elle.
Un jour de septembre 1982, alors que j’étais à Evin, l’une des filles que je connaissais déjà et avec qui j’avais milité auparavant est venue me voir et m’a dit : « Azam, j’ai vu quelqu’un qui ressemblait à Siba. »
Dès que j’ai entendu le nom de Siba, quelque chose s’est mis à trembler en moi.
« Où l’as-tu vue ? »
Les larmes aux yeux et la voix nouée par l’émotion, elle a répondu : « Quand on m’a emmenée pour l’interrogatoire, ils m’ont conduite là où elle se trouvait et ont voulu que je l’identifie. »
Siba était mon amie. Nous avions milité ensemble pendant trois ans dans des activités politiques avant le 20 juin 1981. Vers le milieu de l’année 1981, j’avais appris que Siba avait été arrêtée, mais je n’avais trouvé aucune trace d’elle en prison. Je pensais qu’ils l’avaient exécutée.
Ce même jour, vers deux heures de l’après-midi, le haut-parleur s’est allumé. Ils appelaient des noms pour les interrogatoires.
Je ne comprenais pas pourquoi ils soupçonnaient cette prisonnière en particulier d’être Siba. S’ils se doutaient qu’il s’agissait de Siba Sharifpour, ils auraient dû m’appeler moi aussi pour l’identifier.
Les noms ont continué à être égrenés les uns après les autres. Je les comptais silencieusement.
Après le 19e nom, il y a eu une courte pause.
Puis j’ai entendu : « Azam Haj-Heydari ! »
Je me suis levée et j’ai couru.
Dès que j’ai quitté le quartier, ils m’ont emmenée vers la file de prisonniers retenus à la section 209. Un lourd silence s’est abattu sur moi. Mon cœur se tordait. Mon Dieu, où Siba était-elle restée tout ce temps ? Pourquoi n’amènent-ils que maintenant des prisonnières pour l’identifier ?
J’en étais encore à ces réflexions quand un homme a soudainement attrapé mon tchador et m’a chuchoté à l’oreille :
« Avant d’y aller, comprends bien ceci : quand tu seras là-bas, tu fermeras ta bouche. Tu ne diras rien. Tu feras exactement ce que je te dis. »
Mon cœur battait à tout rompre lorsque je suis arrivée à la porte d’une cellule.
Le même interrogateur m’a fait entrer et a fermé la porte derrière nous. Se tenant derrière moi, il a retiré mon bandeau et a dit : « N’oublie pas ce que je t’ai dit ! Si tu fais un seul faux pas, je te mets juste à côté de ta chère amie ! Elle leur a donné ton nom elle-même ! Regarde à quel point il est ridicule qu’elle soit votre symbole de résistance ! Regarde ce qui arrive aux gens comme vous à la fin. Sauve ta peau ! »
Les bourreaux inventaient ce genre d’absurdités et répétaient les mêmes phrases éculées dans le but de briser psychologiquement les prisonnières et de les convaincre que tout ce en quoi elles croyaient était insignifiant et futile. En réalité, lorsqu’ils voulaient briser quelqu’un d’autre, ils invoquaient délibérément les noms des prisonnières les plus inébranlables.
Même si je m’étais préparée à voir Siba, j’avais beau la fixer intensément, je ne parvenais pas à reconnaître son visage. Il n’y avait plus une seule partie intacte qui aurait pu permettre de l’identifier.
Seules ses lèvres, qui avaient toujours été souriantes, m’ont apporté la certitude. Je savais que c’était elle.
L’interrogateur continuait à me mettre la pression. Il me frappait et m’insultait, exigeant que je lui dise qui elle était.
Mais je répétais sans cesse : « Je ne la connais pas. »
À travers les cris désespérés de l’interrogateur, j’ai réalisé qu’il avait été contraint d’amener une prisonnière après l’autre pour l’identifier. C’est ainsi que j’ai compris que Siba ne leur avait même pas donné son propre nom.
Plus tard, j’ai appris qu’ils prévoyaient de l’exécuter et qu’ils étaient donc déterminés à l’identifier afin de pouvoir également lui extorquer toutes les informations qu’elle possédait.
J’observais ses yeux et ses lèvres, cherchant à en être absolument certaine.
Lorsque je me suis tenue à côté d’elle, un câble s’est soudainement abattu sur ma tête comme un marteau. L’interrogateur a hurlé : « Pourquoi es-tu allée là-bas ? Ne t’avais-je pas dit de ne pas bouger ? »
« Vous m’avez dit de chercher à savoir qui était cette personne, ai-je répondu. Alors, je me suis approchée pour la voir ! »
J’essayais de voir si elle allait me faire une sorte de signe.
Soudain, sa main a bougé et a touché mon pantalon, mais elle n’a pas eu la force de l’agripper.
Je suis restée là pendant plusieurs minutes, refoulant mes larmes.
Puis j’ai dit : « Je ne la connais pas. Ramenez-moi. »
L’interrogateur a dit : « Tu regretteras d’avoir dit que tu ne la connaissais pas ! Elle-même a dit qu’elle était avec toi… »
Puis sont venus les mêmes mots éculés que les interrogateurs utilisaient toujours.
Je suis restée silencieuse jusqu’à ce qu’ils me ramènent au quartier.
À suivre…
[1] Siba Sharifpour, membre de l’OMPI âgée de 28 ans, était enseignante et militante à Téhéran. Arrêtée pour son lien avec l’OMPI, elle a été soumise à de sévères tortures par les bourreaux de Khomeini. Ils ont exigé qu’elle renonce à ses positions politiques et à son appartenance à l’organisation, mais elle a refusé de se soumettre. Après avoir subi d’importantes tortures, elle a été exécutée le 2 janvier 1982. Sa tombe se trouve au cimetière Behesht-e Zahra, section 92, rangée 73, tombe 3.
[2] Farideh Torabi (Farah Bayat), membre de l’OMPI âgée de 26 ans, a été exécutée à la prison d’Evin le 17 juillet 1982.




















