{"id":26406,"date":"2026-06-05T21:38:37","date_gmt":"2026-06-05T19:38:37","guid":{"rendered":"https:\/\/wncri.org\/fr\/?p=26406"},"modified":"2026-06-05T21:39:31","modified_gmt":"2026-06-05T19:39:31","slug":"prison-devin-resistance-torture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wncri.org\/fr\/2026\/06\/05\/prison-devin-resistance-torture\/","title":{"rendered":"L&#8217;h\u00e9ro\u00efsme et la r\u00e9sistance des femmes \u00e0 la prison d&#8217;Evin"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Dans ce 9e volet des <a href=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/2026\/04\/09\/dazam-haji-heydari\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">m\u00e9moires de prison d\u2019Azam Haji-Heydari<\/a>, extraits de l\u2019ouvrage Le prix d\u2019\u00eatre humain, l\u2019auteure relate l\u2019esprit extraordinaire de ses compagnes de l\u2019OMPI, leur r\u00e9sistance sous la torture brutale et la gr\u00e8ve de la faim historique \u00e0 la prison d&#8217;Evin. En ce d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, ces femmes ont transform\u00e9 leurs cellules en bastions de libert\u00e9 face \u00e0 la barbarie des gardiens de Khomeiny.<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Azam, alors jeune enseignante, t\u00e9moigne de cinq ann\u00e9es d&#8217;incarc\u00e9ration marqu\u00e9es par une volont\u00e9 que nulle souffrance n&#8217;a pu entamer.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>R\u00e9sister \u00e0 la barbarie de la torture<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour, la porte du quartier s&#8217;ouvrit et une nouvelle prisonni\u00e8re fut introduite. Elle pouvait \u00e0 peine marcher, pli\u00e9e en deux par la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des s\u00e9vices qu&#8217;elle avait endur\u00e9s. C&#8217;\u00e9tait une jeune femme de grande taille, au teint mat et au visage marqu\u00e9, mais il se d\u00e9gageait d&#8217;elle une bont\u00e9 et une force frappantes. Je fus imm\u00e9diatement attir\u00e9e par elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m&#8217;approchai. Ses jambes \u00e9taient dans un \u00e9tat d\u00e9plorable. \u00ab Veux-tu de l&#8217;aide ? \u00bb, lui demandai-je. Elle me regarda et sourit. Son visage me semblait familier, mais je n&#8217;arrivais pas \u00e0 la situer. \u00ab Azam, tu ne me reconnais pas ? \u00bb, demanda-t-elle. Je me sentis g\u00ean\u00e9e. Elle me connaissait, mais je ne la remettais pas. Elle sourit \u00e0 nouveau et dit avec douceur : \u00ab C&#8217;est Sima. As-tu oubli\u00e9 ? Je ne peux pas t&#8217;en vouloir. Mon visage a chang\u00e9, mais je suis toujours la m\u00eame \u00bb. Elle mentionna quelques occasions o\u00f9 nous avions travaill\u00e9 ensemble au sein de l&#8217;Association des enseignants partisans de l&#8217;OMPI.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Soudain, je la reconnus : \u00ab Sima ? Est-ce vraiment toi ? Tu as tellement chang\u00e9 ! \u00bb. C&#8217;\u00e9tait Sima Hakim Ma&#8217;ani. En l&#8217;espace d&#8217;une seule ann\u00e9e, elle semblait avoir vieilli de plus de dix ans. Avant le <a href=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/06\/19\/resistance-pour-la-liberte\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">20 juin 1981<\/a>, nous avions beaucoup collabor\u00e9. Sima \u00e9tait l&#8217;enfant unique d&#8217;une famille ais\u00e9e et instruite. Elle ne manquait de rien, pourtant elle avait choisi la voie de la lutte et resta in\u00e9branlable jusqu&#8217;au bout. Ses jambes \u00e9taient gravement atteintes. Ses plaies s&#8217;\u00e9taient infect\u00e9es et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sepsis\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">l&#8217;infection s&#8217;\u00e9tait propag\u00e9e dans son sang<\/a>. Pour la punir de son refus de c\u00e9der, les bourreaux lui refusaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment tout soin m\u00e9dical.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La douleur et la torture lui avaient fait perdre vingt kilos. Elle \u00e9tait extr\u00eamement faible et se d\u00e9pla\u00e7ait en fauteuil roulant. Pourtant, m\u00eame dans cet \u00e9tat, elle ne pouvait rester oisive. Par un effort acharn\u00e9 et avec l&#8217;aide des autres prisonni\u00e8res, elle r\u00e9ussit \u00e0 retrouver l&#8217;usage partiel d&#8217;un bras pour accomplir seule certaines t\u00e2ches quotidiennes. Chaque fois que nous l&#8217;incitions \u00e0 se reposer, elle refusait : \u00ab Je n&#8217;ai plus beaucoup de temps \u00bb, disait-elle, \u00ab il ne reste plus beaucoup de temps \u00bb. Finalement, ils l&#8217;envoy\u00e8rent devant le peloton d&#8217;ex\u00e9cution dans cet \u00e9tat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une autre de ces femmes remarquables \u00e9tait Shahrbanu Ghorbani. Les bourreaux l&#8217;avaient tortur\u00e9e avec une telle fureur que personne ne put reconna\u00eetre son visage \u00e0 son arriv\u00e9e dans le quartier. Son apparence choqua tout le monde. En voyant ce que Shahrbanu avait endur\u00e9, je compris \u00e0 quel point les id\u00e9aux humains sont pr\u00e9cieux et puissants. Seul un engagement d&#8217;une valeur immense peut donner \u00e0 une personne une force aussi illimit\u00e9e pour supporter la torture. Trois jours plus tard, ils l&#8217;emmen\u00e8rent. Je ne l&#8217;ai jamais revue. Environ un an apr\u00e8s, j&#8217;appris qu&#8217;elle avait \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Se dresser contre les collaborateurs<\/strong><strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s un certain temps, je fus transf\u00e9r\u00e9e avec d&#8217;autres prisonni\u00e8res vers un autre quartier. \u00c0 mon arriv\u00e9e, je fus ravie de d\u00e9couvrir que je connaissais de nombreuses femmes pr\u00e9sentes. La plupart avaient \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9es auparavant sous pr\u00e9texte d&#8217;interrogatoire ou accus\u00e9es de maintenir leur position politique. Nous \u00e9tions sans nouvelles d&#8217;elles. En les voyant vivantes, ma tristesse de quitter mes anciennes amies disparut. Je croyais que beaucoup d&#8217;entre elles avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9es. Les voir en vie \u00e9tait un immense soulagement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parmi elles se trouvaient Parvin Haeri, Maryam Golzadeh Ghafouri, Homa Radmanesh, Azam Taqdareh et bien d&#8217;autres. Toutes \u00e9taient condamn\u00e9es \u00e0 mort, et le r\u00e9gime finit par toutes les ex\u00e9cuter. Peut-\u00eatre les autorit\u00e9s les avaient-elles regroup\u00e9es dans l&#8217;espoir de les briser psychologiquement en attendant l&#8217;ex\u00e9cution. Ce plan \u00e9choua \u00e9galement. Aucune ne c\u00e9da.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parvin Haeri \u00e9tait c\u00e9l\u00e8bre dans toute la prison pour sa prestance, sa dignit\u00e9, sa r\u00e9solution in\u00e9branlable et sa r\u00e9sistance extraordinaire. Les collaborateurs comme les interrogateurs savaient exactement qui elle \u00e9tait. En raison de sa haute stature et de sa force, les prisonni\u00e8res l&#8217;avaient surnomm\u00e9e \u00ab Le Colonel \u00bb. Les d\u00e9nonciateurs et les collaborateurs s&#8217;irritaient visiblement d\u00e8s que quelqu&#8217;un utilisait ce titre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Houriyeh Beheshti-Tabar, titulaire d&#8217;une ma\u00eetrise en \u00e9conomie, enseignait cette discipline aux autres prisonni\u00e8res avec un enthousiasme remarquable, refusant de laisser le temps carc\u00e9ral se perdre. Ses efforts lui valurent la haine des autorit\u00e9s. Chaque rencontre avec les bourreaux se soldait par des insultes. Leur hostilit\u00e9 prouvait la valeur de son travail. Tout le monde aimait Houriyeh. Elle avait environ 45 ans, mais sa vue \u00e9tait si faible qu&#8217;elle portait des lunettes de huit ou dix dioptries. Les gardiens et les collaborateurs tent\u00e8rent \u00e0 plusieurs reprises de la briser par des insultes vulgaires issues de leur culture r\u00e9actionnaire. \u00c0 au moins deux reprises, ils l&#8217;accus\u00e8rent de fautes morales fabriqu\u00e9es et la fouett\u00e8rent sur un banc devant ses compagnes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une autre h\u00e9ro\u00efne \u00e9tait Homa Radmanesh. Les bourreaux supportaient \u00e0 peine sa vue. Elle \u00e9tait fr\u00eale, pesant probablement moins de 45 kilos, mais poss\u00e9dait une force, une patience et un amour extraordinaires pour chaque prisonni\u00e8re. On ne voyait jamais de d\u00e9faite sur son visage. Cela seul exasp\u00e9rait les agents du r\u00e9gime, qui l&#8217;accusaient d&#8217;encourager secr\u00e8tement la r\u00e9sistance. En v\u00e9rit\u00e9, ils avaient raison : la simple pr\u00e9sence de Homa inspirait les autres \u00e0 rester fermes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s mon arriv\u00e9e, nous f\u00fbmes en conflit constant avec les collaborateurs affect\u00e9s au quartier. Nous protestions contre leur pr\u00e9sence : \u00ab Nous sommes des prisonni\u00e8res. S&#8217;il y a des probl\u00e8mes, nous traiterons directement avec les gardiens ou les officiels, pas avec des tra\u00eetres \u00bb. Le r\u00e9gime voulait placer ces collaborateurs entre nous et l&#8217;administration pour pr\u00e9tendre que les prisonniers ne faisaient que se battre entre eux. Pour protester, nous lan\u00e7\u00e2mes une gr\u00e8ve de la faim qui devint c\u00e9l\u00e8bre sous le nom de \u00ab Gr\u00e8ve de la faim de 13 jours d&#8217;Evin \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La gr\u00e8ve commen\u00e7a quand les collaborateurs apport\u00e8rent la nourriture. Nous refus\u00e2mes de l&#8217;accepter. \u00ab Nous ne les reconnaissons pas \u00bb, disions-nous. La nourriture resta intacte dans les marmites jusqu&#8217;au lendemain. L&#8217;impasse dura. Les collaborateurs nous attaqu\u00e8rent et nous battirent, soutenus par les gardiens. Chaque jour, ils d\u00e9posaient les repas \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e et repartaient. Chaque jour, nous refusions nourriture et th\u00e9. La gr\u00e8ve dura treize jours. Certaines, surtout Homa, devinrent dangereusement faibles. Incapables de briser le mouvement, les bourreaux finirent par transf\u00e9rer 17 prisonni\u00e8res vers d&#8217;autres quartiers, d&#8217;abord \u00e0 l&#8217;infirmerie, puis vers une autre section.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00c0 suivre&#8230;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Notes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1 Sima Hakim Ma&#8217;ani \u00e9tait une \u00e9tudiante en \u00e9conomie \u00e2g\u00e9e de 24 ans et employ\u00e9e au minist\u00e8re du P\u00e9trole iranien. Le 1er d\u00e9cembre 1981, elle fut identifi\u00e9e par un collaborateur et arr\u00eat\u00e9e par une unit\u00e9 d&#8217;intervention de la prison d&#8217;Evin. Elle fut soumise \u00e0 de brutales tortures et ex\u00e9cut\u00e9e par peloton d&#8217;ex\u00e9cution le 10 mars 1982.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2 Shahrbanu Ghorbani, originaire de Semnan, \u00e9tait \u00e9tudiante en sciences naturelles. Elle fut ex\u00e9cut\u00e9e \u00e0 la prison d&#8217;Evin le 20 septembre 1984, \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 26 ans.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans ce 9e volet des m\u00e9moires de prison d\u2019Azam Haji-Heydari, extraits de l\u2019ouvrage Le prix d\u2019\u00eatre humain, l\u2019auteure relate l\u2019esprit extraordinaire de ses compagnes de l\u2019OMPI, leur r\u00e9sistance sous la torture brutale et la gr\u00e8ve de la faim historique \u00e0 la prison d&#8217;Evin. 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