{"id":26344,"date":"2026-05-28T22:20:17","date_gmt":"2026-05-28T20:20:17","guid":{"rendered":"https:\/\/wncri.org\/fr\/?p=26344"},"modified":"2026-05-28T22:20:18","modified_gmt":"2026-05-28T20:20:18","slug":"resistance-prison-azam-haji-heydari","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wncri.org\/fr\/2026\/05\/28\/resistance-prison-azam-haji-heydari\/","title":{"rendered":"Transformer la survie en r\u00e9sistance : les m\u00e9moires d&#8217;Azam Haji-Heydari (Partie 8)"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Dans ce huiti\u00e8me volet des <a href=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/2026\/04\/09\/dazam-haji-heydari\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">m\u00e9moires de prison<\/a> d\u2019Azam Haji-Heydari, extraits de l\u2019ouvrage Le prix d\u2019\u00eatre humain, l\u2019auteure relate les formes cr\u00e9atives de r\u00e9sistance que les d\u00e9tenues ont d\u00e9velopp\u00e9es dans les conditions \u00e9touffantes de la captivit\u00e9. Elle d\u00e9crit comment elles ont d\u00e9fi\u00e9 les plans du c\u00e9l\u00e8bre tortionnaire <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Asadollah_Lajevardi\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Assadollah Lajevardi<\/a> gr\u00e2ce \u00e0 une solidarit\u00e9 et un moral collectif in\u00e9branlables.<\/h4>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, Azam \u00e9tait une jeune enseignante d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es engag\u00e9e dans la lutte. Elle a pass\u00e9 cinq ans incarc\u00e9r\u00e9e au centre de d\u00e9tention provisoire de la justice, ainsi que dans les prisons d\u2019Evin, de Ghezel Hessar et de Gohardacht, o\u00f9 elle a subi de rudes tortures aux mains des gardiens.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Pr\u00e9server notre moral<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Nous transformions les routines les plus dures de la vie carc\u00e9rale en occasions de rire, d&#8217;\u00e9nergie et de connexion humaine. L&#8217;un des \u00e9v\u00e9nements qui devenait \u00e9trangement anim\u00e9 et festif en prison \u00e9tait le jour du bain. Les mardis \u00e9taient les jours o\u00f9 notre quartier recevait de l&#8217;eau chaude. Organiser le planning des douches et d\u00e9cider qui passerait en premier \u00e9tait un travail d\u00e9licat. Il y avait toujours environ trente prisonni\u00e8res gravement tortur\u00e9es, dont les plaies \u00e9taient encore vives. L&#8217;eau froide intensifiant leur douleur et risquant d&#8217;infecter leurs blessures, elles devaient se laver les premi\u00e8res tant qu&#8217;il restait de l&#8217;eau chaude.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s elles venaient les prisonni\u00e8res plus \u00e2g\u00e9es, les plus faibles et les malades qui ne pouvaient supporter l&#8217;eau glac\u00e9e. Le reste d&#8217;entre nous se lavait \u00e0 l&#8217;eau froide, dans le climat glacial des montagnes d&#8217;Evin, o\u00f9 m\u00eame en \u00e9t\u00e9, l&#8217;eau courante semblait gel\u00e9e. En hiver, le froid p\u00e9n\u00e9trait jusqu&#8217;aux os.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, les prisonni\u00e8res parvenaient \u00e0 transformer cela en un rituel bruyant et joyeux. Ensemble, en comptant \u00ab un, deux, trois \u00bb, nous nous pr\u00e9cipitions sous les douches glac\u00e9es pour nous laver le plus vite possible. Seule, je ne pense pas que quiconque aurait eu le courage ou la motivation de le faire. Mais collectivement, non seulement nous surmontions notre peur de l&#8217;eau froide, mais le bain lui-m\u00eame devenait un acte de r\u00e9sistance et m\u00eame une forme de loisir.<\/p>\n\n\n\n<p>Progressivement, nos corps se sont adapt\u00e9s. Nous sommes devenues plus fortes face au froid et ne tombions plus malades aussi facilement qu&#8217;au d\u00e9but.<\/p>\n\n\n\n<p>Les repas, bien que la nourriture f\u00fbt ex\u00e9crable, devenaient aussi des moments d&#8217;humour et de chaleur. Les prisonni\u00e8res appelaient par d\u00e9rision le chariot de nourriture \u00ab le carnaval de joie \u00bb. Elles r\u00e9ussissaient \u00e0 manger ces repas maigres et insipides avec tant de rires et de jeux que les conditions infernales en devenaient plus supportables. Les bourreaux et leurs informateurs bouillaient de rage en voyant cela, furieux de constater qu&#8217;aucune des pressions impos\u00e9es ne semblait capable de nous briser.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L&#8217;exercice physique : une activit\u00e9 de remobilisation interdite<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le sport \u00e9tait interdit, mais chaque jour, nous nous entra\u00eenions secr\u00e8tement en groupe, le matin, le midi et le soir, selon les conditions. Parfois, trente ou quarante prisonni\u00e8res faisaient de l&#8217;exercice ensemble. Lorsque la surveillance devenait trop stricte, nous nous exercions individuellement dans les douches, les toilettes ou des recoins cach\u00e9s, effectuant nos routines hors de vue des gardiens et des mouchards.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin des exercices collectifs, nous nous rassemblions. Si les conditions le permettaient, nous nous prenions par la main pour scander des slogans. Sinon, nous terminions simplement par un cri d&#8217;encouragement collectif. Chaque jour, les bourreaux inventaient de nouvelles m\u00e9thodes pour nous briser. Chaque jour, nous trouvions des moyens de les contrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Un programme sur lequel Assadollah Lajevardi insistait particuli\u00e8rement consistait \u00e0 emmener les prisonniers dans une salle qu&#8217;ils appelaient la \u00ab Hosseiniyeh \u00bb. L\u00e0, les d\u00e9tenus \u00e9taient film\u00e9s afin que le r\u00e9gime puisse diffuser les images \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et pr\u00e9tendre que tous les prisonniers politiques s&#8217;\u00e9taient repentis et convertis \u00e0 l&#8217;id\u00e9ologie de <a href=\"https:\/\/www.franceinfo.fr\/replay-radio\/histoires-d-info\/quand-l-ayatollah-komeiny-faisait-la-revolution-depuis-un-village-francais_1790227.html\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Khomeiny<\/a> sous la direction de Lajevardi.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le sabotage de la propagande de Lajevardi<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 les menaces, les coups et les flagellations, <a href=\"https:\/\/x.com\/CNRIfemmes\/status\/1957500593112502485?s=20\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Lajevardi<\/a> n&#8217;a jamais r\u00e9ussi \u00e0 forcer plus qu&#8217;une infime minorit\u00e9 de prisonniers \u00e0 participer \u00e0 ce spectacle. Beaucoup trouvaient des excuses pour ne pas s&#8217;y rendre. D&#8217;autres n&#8217;y allaient que pour \u00e9changer des nouvelles avec des prisonniers d&#8217;autres quartiers.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re fois que j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9e \u00e0 cette mise en sc\u00e8ne absurde, c&#8217;\u00e9tait en 1981. Les prisonniers hommes et femmes \u00e9taient assis dans des sections s\u00e9par\u00e9es par un rideau d&#8217;environ un m\u00e8tre de haut. Nous pouvions encore nous voir partiellement, et de nombreux prisonniers cherchaient anxieusement des fr\u00e8res ou des proches qu&#8217;ils savaient incarc\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s que les cam\u00e9ras commen\u00e7aient \u00e0 tourner, les femmes rabattaient imm\u00e9diatement leurs tchadors sur leurs visages pour ne pas \u00eatre film\u00e9es. Les hommes baissaient leurs bonnets sur leurs yeux et inclinaient la t\u00eate. Toute la sc\u00e8ne devenait ridicule. Quiconque regardait les images comprenait imm\u00e9diatement ce qui se passait r\u00e9ellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, Lajevardi lui-m\u00eame fit irruption. Incapable d&#8217;ordonner aux femmes de se d\u00e9couvrir, il hurla des obsc\u00e9nit\u00e9s aux hommes, leur ordonnant de lever la t\u00eate et de retirer leurs couvre-chefs. \u00ab Esp\u00e8ces de b\u00e2tards, vous \u00eates toujours si fiers et droits \u00bb, hurlait-il dans son langage ordurier. \u00ab Qu&#8217;est-ce qui se passe ? Pourquoi \u00eates-vous soudainement si soumis ici ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En entendant cela, nous savourions discr\u00e8tement la frustration et l&#8217;impuissance du bourreau. Ce jour-l\u00e0, ils offrirent du th\u00e9 \u00e0 volont\u00e9. Habituellement, personne n&#8217;en buvait car il sentait fortement le camphre et provoquait des naus\u00e9es. Au lieu de cela, nous avons convenu de rapporter autant de morceaux de sucre que possible au quartier.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sucre \u00e9tait extr\u00eamement pr\u00e9cieux en prison. Faute de nourriture nutritive, nous utilisions l&#8217;eau sucr\u00e9e pour r\u00e9animer les prisonni\u00e8res revenant de torture ou souffrant de graves faiblesses. Tout le monde bourrait ses poches et ses v\u00eatements de morceaux de sucre. Une fois de retour au quartier, nous en avions presque un seau plein. Ces morceaux de sucre ressemblaient \u00e0 un butin de guerre captur\u00e9 \u00e0 l&#8217;ennemi.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant des jours, nous avons ri ensemble en nous racontant comment Lajevardi et ses acolytes avaient perdu leur sang-froid apr\u00e8s l&#8217;\u00e9chec cuisant de leur op\u00e9ration de propagande.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L&#8217;ombre de la torture : le cas de Parvin Kouhi<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Un autre \u00e9v\u00e9nement r\u00e9current durant les premiers mois au quartier 240 \u00e9tait l&#8217;arriv\u00e9e accidentelle de prisonni\u00e8res sauvagement tortur\u00e9es. Elles avaient subi des s\u00e9vices d&#8217;une brutalit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale telle que m\u00eame nous, pourtant habitu\u00e9es \u00e0 des sc\u00e8nes d&#8217;horreur, \u00e9tions boulevers\u00e9es \u00e0 leur vue.<\/p>\n\n\n\n<p>Un apr\u00e8s-midi, vers quinze heures, je marchais dans le quartier quand les gardiens apport\u00e8rent une prisonni\u00e8re sur ce qui ressemblait \u00e0 une civi\u00e8re. Son corps entier \u00e9tait couvert d&#8217;ecchymoses. Elle \u00e9tait si gonfl\u00e9e qu&#8217;elle paraissait faire deux fois sa taille normale. Certaines d\u00e9tenues la reconnurent imm\u00e9diatement : \u00ab C&#8217;est Parvin Kouhi \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En voyant son \u00e9tat, j&#8217;ai fondu en larmes. Je voulais aller lui parler, mais les autres me dirent qu&#8217;elle \u00e9tait inconsciente et incapable de r\u00e9pondre. Peu de temps apr\u00e8s, le haut-parleur appela \u00e0 plusieurs reprises <a href=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/2020\/07\/31\/parvine-kouhi-mon-seul-atout-etait-le-serment-que-javais-fait-a-mon-peuple\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Parvin Kouhi<\/a> au bureau du quartier. Mais elle \u00e9tait sans connaissance. Elle ne pouvait ni entendre, ni bouger.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, les gardiens entr\u00e8rent, l&#8217;emmen\u00e8rent pr\u00e9cipitamment hors du quartier et repartirent avec elle. Apparemment, ils l&#8217;avaient conduite dans le quartier g\u00e9n\u00e9ral par erreur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c0 suivre&#8230;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Qui \u00e9tait \u00ab le Boucher d\u2019Evin \u00bb Assadollah Lajevardi&nbsp;?<\/h4>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Assadollah Lajevardi est le chef de prison et interrogateur le plus tristement c\u00e9l\u00e8bre du r\u00e9gime cl\u00e9rical iranien dans les ann\u00e9es 1980. Procureur puis directeur de la prison d&#8217;Evin, il est largement connu sous le surnom de &#8220;le boucher d&#8217;Evin&#8221; en raison de son r\u00f4le central dans la torture et les ex\u00e9cutions massives de prisonniers politiques. N\u00e9 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran en 1935, il avait lui-m\u00eame \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9 sous le Chah avant de devenir, apr\u00e8s la r\u00e9volution de 1979, l&#8217;un des instruments les plus brutaux de la r\u00e9pression islamique.<\/h5>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Lajevardi incarnait ce que le r\u00e9gime avait de plus cruel envers ceux qui osaient d\u00e9fendre la libert\u00e9. Sous sa direction eurent lieu notamment les massacres de prisonniers politiques de 1988, au cours desquels 30 000 opposants furent ex\u00e9cut\u00e9s en raison de leur appartenance \u00e0 l&#8217;organisation des Moudjahidines du peuple, en l&#8217;espace de trois mois. Loin d&#8217;en \u00e9prouver le moindre remords, il pr\u00e9sentait ces pratiques comme un processus de &#8220;r\u00e9habilitation id\u00e9ologique&#8221;. Il fut assassin\u00e9 le 23 ao\u00fbt 1998.<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans ce huiti\u00e8me volet des m\u00e9moires de prison d\u2019Azam Haji-Heydari, extraits de l\u2019ouvrage Le prix d\u2019\u00eatre humain, l\u2019auteure relate les formes cr\u00e9atives de r\u00e9sistance que les d\u00e9tenues ont d\u00e9velopp\u00e9es dans les conditions \u00e9touffantes de la captivit\u00e9. 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