{"id":24545,"date":"2025-11-26T20:25:54","date_gmt":"2025-11-26T19:25:54","guid":{"rendered":"https:\/\/wncri.org\/fr\/?p=24545"},"modified":"2025-11-26T20:25:55","modified_gmt":"2025-11-26T19:25:55","slug":"esprit-de-resistance-lettres-prison-mehri","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/11\/26\/esprit-de-resistance-lettres-prison-mehri\/","title":{"rendered":"L\u2019esprit de r\u00e9sistance dans les lignes de nos lettres"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>M\u00e9moires de Mehri Hajinejad, \u201cLe dernier rire de Leila\u201d \u2014 Neuvi\u00e8me partie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Dans la section pr\u00e9c\u00e9dente, nous avons lu comment les femmes d\u2019Evin trouvaient de petites fa\u00e7ons de maintenir leur esprit de r\u00e9sistance au milieu de l\u2019isolement et de la surveillance, en partageant des histoires, des souvenirs, ou en cr\u00e9ant de minuscules moments de joie pour les nouvelles arrivantes, effray\u00e9es et \u00e9puis\u00e9es. Mehri Hajinejad expliquait comment les actes les plus infimes de solidarit\u00e9, comme r\u00e9conforter une inconnue ou apporter un peu de chaleur dans une cellule glaciale, devenaient une forme silencieuse de r\u00e9sistance.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette nouvelle partie de ses m\u00e9moires, elle se tourne vers un autre canal de survie et de d\u00e9fi : les courtes lettres, seulement cinq \u00e0 sept lignes, qu\u2019elles furent soudain autoris\u00e9es \u00e0 envoyer vers l\u2019ext\u00e9rieur en 1982. Ces brefs messages devinrent bien plus qu\u2019un lien avec leurs familles ; ils portaient l\u2019empreinte de leur r\u00e9silience, leurs loyaut\u00e9s cod\u00e9es, et leur fid\u00e9lit\u00e9 in\u00e9branlable envers leurs proches ex\u00e9cut\u00e9s et leurs camarades emprisonn\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les lettres de cinq \u00e0 sept lignes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>En 1983, lorsque les gardiens eurent enfin moins de travail que durant le chaos de 1981\u201382, ils d\u00e9cid\u00e8rent de nous donner du papier pour \u00e9crire des lettres. Jusqu\u2019alors, nous n\u2019avions ni papier ni stylos. S\u2019il en existait un dans une pi\u00e8ce, il \u00e9tait utilis\u00e9 avec une extr\u00eame prudence pour ne pas \u00e9puiser l\u2019encre.<\/p>\n\n\n\n<p>Leur objectif \u00e9tait double : apaiser les familles, notamment celles qui n\u2019avaient eu aucune visite depuis deux ans, et esp\u00e9rer que l\u2019autorisation d\u2019\u00e9crire des lettres d\u00e9tournerait l\u2019esprit des prisonni\u00e8res de leur engagement politique pour les ramener vers des pr\u00e9occupations familiales.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier jour o\u00f9 ils nous remirent quelques feuilles et quelques stylos, nous \u00e9tions ravies. Nous pouvions enfin \u00e9crire des petits mots \u00e0 nos amies d\u2019en bas, les froisser en boule et les jeter par la fen\u00eatre. Nous avons aussi cach\u00e9 quelques stylos \u00ab pour les urgences \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis nous nous sommes assises en disant : \u00ab Et maintenant ? Comment \u00e9crire une lettre enti\u00e8re en cinq lignes ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde resta silencieux. Mais le silence ne nous convenait pas. Personne n\u2019\u00e9tait jamais seule ou repli\u00e9e dans notre quartier, si bien que ce calme semblait \u00e9trange.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne dura pas. Soudain Zahra s\u2019exclama :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019on est cens\u00e9es \u00e9crire en si peu de lignes ? Et pourquoi tout le monde se tait ? J\u2019en ai assez de ce silence ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle marcha au milieu de la pi\u00e8ce. Je l\u2019ai rejointe, en disant qu\u2019elle avait raison, qu\u2019il fallait r\u00e9fl\u00e9chir au message que nous voulions envoyer.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s vite, tout le monde parlait et riait.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fille dit qu\u2019elle voulait dessiner toute la pi\u00e8ce et l\u2019envoyer \u00e0 la place d\u2019une photo.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre plaisanta qu\u2019elle \u00e9crirait un \u00ab Dictionnaire de la prison \u00bb pour qu\u2019ils en fassent un livre dehors.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelqu\u2019un proposa que nous \u00e9crivions une seule lettre et que nous la copiions toutes mot pour mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, nous avons d\u00e9cid\u00e9 que m\u00eame avec seulement cinq lignes, nous enverrions notre joie, notre force et la r\u00e9alit\u00e9 de la vie en prison vers l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00c9crire la premi\u00e8re lettre<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Ma premi\u00e8re lettre fut \u00e9crite de mani\u00e8re \u00e0 ce que ma m\u00e8re, avec l\u2019aide de ma s\u0153ur, puisse la r\u00e9\u00e9crire et la transmettre \u00e0 mon fr\u00e8re Ali, emprisonn\u00e9 \u00e0 <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gohardasht_Prison\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Gohardacht<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 ainsi :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Au nom de Dieu, l\u2019Ahad (Unique) et le Samad (\u00c9ternel), qui est sans \u00e9gal, autosuffisant et constant. Mon seul cher, tu me manques tellement\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ma ch\u00e8re m\u00e8re, je t\u2019en prie, dis \u00e0 mon oncle que je n\u2019ai jamais oubli\u00e9 la pri\u00e8re qu\u2019il m\u2019a enseign\u00e9e, et que je la r\u00e9cite toujours dans mes pri\u00e8res : \u201cPaix sur vous pour la patience que vous avez endur\u00e9e ; quelle excellente demeure finale\u2026\u201d \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En commen\u00e7ant cette lettre avec les noms d\u2019Ahad et Samad, je voulais que toute ma famille sache que je restais fid\u00e8le au chemin de mes fr\u00e8res ex\u00e9cut\u00e9s, Ahad et Samad.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9crit \u00ab mon seul cher \u00bb pour que mon fr\u00e8re \u00e0 Gohardacht comprenne que nos deux autres fr\u00e8res avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, nous appelions Massoud Radjavi par le mot-code \u00ab oncle \u00bb. Alors j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re de lui transmettre mon message et de dire que nous restions fermes.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais satisfaite de ma lettre car une note d\u00e9pourvue de l\u2019esprit de la prison n\u2019\u00e9tait pas une vraie lettre. Et si je ne l\u2019exprimais pas, que penserait ma m\u00e8re, qui avait donn\u00e9 toute sa vie \u00e0 cette cause ? Comment pourrait-elle garder espoir ?<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>La demande d\u2019une camarade<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Minou, l\u2019une de mes cod\u00e9tenues marxistes, appr\u00e9cia tellement la lettre qu\u2019elle me demanda de l\u2019aider \u00e0 en \u00e9crire une pour la famille de son mari, tu\u00e9 lors des affrontements dans la Jungle en f\u00e9vrier 1982.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cela, chaque mois o\u00f9 nous \u00e9tions autoris\u00e9es \u00e0 \u00e9crire, nous envoyions nos messages avec le m\u00eame esprit et la m\u00eame d\u00e9termination.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, beaucoup de lettres n\u2019atteignirent jamais leurs familles. Nous avons plus tard d\u00e9couvert que toute lettre contenant un verset du Coran ou une phrase du Nahj al-Balagha \u00e9tait confisqu\u00e9e, les gardiens affirmant qu\u2019il s\u2019agissait de \u00ab codes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les lettres ont port\u00e9 notre esprit de r\u00e9sistance<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce que le r\u00e9gime esp\u00e9rait, ces lettres n\u2019augmentaient ni notre manque ni notre tristesse. Elles nous renfor\u00e7aient. Elles r\u00e9veillaient notre combativit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 ces lettres, j\u2019ai m\u00eame envoy\u00e9 une note \u00e0 la s\u0153ur de ma belle-s\u0153ur Ashraf Mousavi, plus tard pendue lors <a href=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/04\/16\/massacre-de-1988-atrocites-femmes\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">du massacre de 1988<\/a>. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, elle \u00e9tait emprisonn\u00e9e \u00e0 Qezel Hessar. Elle n\u2019avait aucune visite, alors je lui ai \u00e9crit pour lui dire qu\u2019Akram (sa s\u0153ur) avait quitt\u00e9 l\u2019Iran et que Nasrin, ma ni\u00e8ce, vivait avec ma m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, une lettre arriva, adress\u00e9e \u00e0 ma s\u0153ur mais clairement \u00e9crite pour moi. J\u2019ai imm\u00e9diatement reconnu le style d\u2019Ali, mon fr\u00e8re, \u00e9crivant depuis Gohardacht, et r\u00e9\u00e9crite par ma m\u00e8re pour passer la censure.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une joie collective<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Lorsque des lettres de nos familles arrivaient, tout le quartier s\u2019animait. La joie envahissait les six pi\u00e8ces, chacun lisait les lettres des autres. Aucune lettre n\u2019appartenait \u00e0 une seule personne ; la joie comme la peine appartenaient \u00e0 toutes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je courais toujours vers la Chambre 3 pour demander \u00e0 Farzaneh s\u2019il y avait une nouvelle photo de sa ni\u00e8ce Fatemeh. Elle \u00e9tait la s\u0153ur <a href=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/07\/27\/face-a-face-avec-la-bete-5\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">d\u2019Afsaneh Afzalnia<\/a>, une \u00e9tudiante organisatrice ex\u00e9cut\u00e9e. J\u2019aimais tellement <a href=\"https:\/\/wncri.org\/2015\/12\/03\/afsaneh-afzalnia\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Afsaneh<\/a> que je prenais un grand plaisir \u00e0 voir des photos de sa petite fille, qui vivait chez sa grand-m\u00e8re \u00e0 Mashhad.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions m\u00eame fabriqu\u00e9 un petit album photo pour Fatemeh, avec des morceaux de plastique et de carton. Farzaneh, qui avait une \u00e9criture magnifique, \u00e9crivait des po\u00e8mes autour des images.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, l\u2019\u00e9criture de lettres devint un acte collectif entre nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Et encore une fois, le plan des gardiens \u00e9choua : ils voulaient nous briser, mais m\u00eame en cinq lignes, nous trouvions le moyen de rester indestructibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Note&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ahad<\/strong> (l\u2019Unique) et <strong>Samad<\/strong> (l\u2019\u00c9ternel) sont deux attributs de Dieu, mais c\u2019\u00e9taient aussi les noms de mes fr\u00e8res, ex\u00e9cut\u00e9s par le r\u00e9gime.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Massoud Radjavi<\/strong> \u00e9tait alors le Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OMPI\/MEK et le leader charismatique de l\u2019organisation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Nahj al-Balagha<\/strong> (\u00ab La Voie de l\u2019\u00c9loquence \u00bb) est un recueil v\u00e9n\u00e9r\u00e9 de sermons, de lettres et de paroles attribu\u00e9s \u00e0 l\u2019imam Ali, le premier imam chiite. Compil\u00e9 au Xe si\u00e8cle par Sharif al-Radi, il est consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019une des \u0153uvres majeures de la litt\u00e9rature arabe classique et un texte fondamental de la pens\u00e9e religieuse et \u00e9thique chiite.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>Afsaneh Afzal-Nia<\/strong> \u00e9tait une membre h\u00e9ro\u00efque de l\u2019OMPI, \u00e9tudiante en sociologie et l\u2019une des coordinatrices des affaires \u00e9tudiantes de l\u2019organisation. Elle a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e le 9 f\u00e9vrier 1982, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 26 ans, par des agents du r\u00e9gime cl\u00e9rical. Elle a laiss\u00e9 derri\u00e8re elle une jeune fille nomm\u00e9e Fatemeh.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9moires de Mehri Hajinejad, \u201cLe dernier rire de Leila\u201d \u2014 Neuvi\u00e8me partie Dans la section pr\u00e9c\u00e9dente, nous avons lu comment les femmes d\u2019Evin trouvaient de petites fa\u00e7ons de maintenir leur esprit de r\u00e9sistance au milieu de l\u2019isolement et de la surveillance, en partageant des histoires, des souvenirs, ou en cr\u00e9ant de minuscules moments de joie [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":24546,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jnews-multi-image_gallery":[],"jnews_single_post":{"format":"standard"},"jnews_primary_category":[],"jnews_social_meta":[],"jnews_override_counter":[],"footnotes":""},"categories":[432],"tags":[],"class_list":["post-24545","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-heroines-enchainees"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24545","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24545"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24545\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":24547,"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24545\/revisions\/24547"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/24546"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24545"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24545"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24545"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}