{"id":24521,"date":"2025-11-23T20:15:16","date_gmt":"2025-11-23T19:15:16","guid":{"rendered":"https:\/\/wncri.org\/fr\/?p=24521"},"modified":"2025-11-23T20:15:17","modified_gmt":"2025-11-23T19:15:17","slug":"enfants-innocents-mehri-hajinejad","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/11\/23\/enfants-innocents-mehri-hajinejad\/","title":{"rendered":"Des enfants innocents derri\u00e8re les barreaux"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>M\u00e9moires de Mehri Hajinejad, \u00ab Le dernier rire de Leila \u00bb, Huiti\u00e8me partie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Dans la <a href=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/11\/16\/femmes-de-lompi-femmes-de-lompi\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">partie pr\u00e9c\u00e9dente<\/a>, nous avions d\u00e9couvert le quotidien \u00e9touffant du quartier des femmes, les interrogatoires sans fin, la peur permanente, et les petites fa\u00e7ons fragiles dont les prisonni\u00e8res tentaient de se soutenir les unes les autres. Mehri Hajinejad d\u00e9crivait comment les gardiens cherchaient \u00e0 \u00e9craser la moindre trace de joie, et comment chaque femme vivait avec la terreur de ne pas savoir qui serait emmen\u00e9e la prochaine fois.<\/h4>\n\n\n\n<p>Dans cette partie, elle se tourne vers l\u2019un des chapitres les plus d\u00e9chirants de ces ann\u00e9es : les petits enfants emprisonn\u00e9s aux c\u00f4t\u00e9s de leurs m\u00e8res, des enfants innocents qui auraient d\u00fb jouer dans des maisons chaleureuses, mais qui ont grandi au son des coups de feu, des cris et de la torture.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Des enfants innocents en captivit\u00e9<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Mahmoud, le fils de cinq ans de Golnaz, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un exemple, et compar\u00e9 \u00e0 beaucoup d\u2019autres enfants emprisonn\u00e9s, sa situation \u00e9tait presque meilleure. Au moins sa m\u00e8re \u00e9tait avec lui. L\u2019un des crimes les plus inhumains du r\u00e9gime en prison fut de d\u00e9tenir les jeunes enfants des m\u00e8res de l\u2019OMPI arr\u00eat\u00e9es ou tu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Lajevardi, dont la haine contre l\u2019OMPI, surtout contre sa direction, relevait presque de l\u2019animalit\u00e9, disait :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Je ferai en sorte que ces chiards de monafeghs se dressent contre leurs parents. Je transformerai ces petits monafeghs en fid\u00e8les de la ligne de l\u2019Imam. \u00bb (Khomeini, fondateur du r\u00e9gime)<\/p>\n\n\n\n<p>Ils refusaient donc de confier les nourrissons et les tout-petits aux familles.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019environnement carc\u00e9ral avait des effets d\u00e9vastateurs, \u00e9motionnels et physiques, sur ces enfants innocents. Au lieu de jouer avec des jouets et de courir avec des enfants de leur \u00e2ge, ils passaient leurs journ\u00e9es \u00e0 voir des sc\u00e8nes de torture, les visages ensanglant\u00e9s et les jambes lac\u00e9r\u00e9es de leurs m\u00e8res et de leurs proches. La nuit, ils entendaient les ex\u00e9cutions \u00e0 la mitrailleuse et vivaient dans une peur constante.<\/p>\n\n\n\n<p>En mai 1982, l\u2019un de ces enfants fut amen\u00e9 dans notre quartier et confi\u00e9 temporairement \u00e0 une prisonni\u00e8re, Soudabeh. On l\u2019avait appel\u00e9 Mehdi. Lorsqu\u2019il est arriv\u00e9, il semblait avoir quatre ou cinq mois. Fragile. Maladif.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait \u00e9t\u00e9 captur\u00e9 avec deux autres enfants lors d\u2019un raid contre une maison s\u00fbre de l\u2019OMPI. Tous les adultes pr\u00e9sents dans cette maison avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s. Lorsque l\u2019attaque a commenc\u00e9, la m\u00e8re de Mehdi l\u2019avait envelopp\u00e9 dans une couverture et cach\u00e9 dans la salle de bain, esp\u00e9rant qu\u2019il serait plus en s\u00e9curit\u00e9. Lorsque les gardes ont finalement p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans la maison, les seuls \u00eatres vivants qu\u2019ils ont trouv\u00e9s \u00e9taient les trois enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait presque le coucher du soleil lorsqu\u2019ils l\u2019ont amen\u00e9 dans notre quartier. Nous nous sommes toutes rassembl\u00e9es autour de lui. Rien qu\u2019en le regardant, je me sentais envahie par une immense douleur. Il tremblait comme un moineau bless\u00e9 et ne faisait que pleurer, peut-\u00eatre comprenait-il que sa m\u00e8re n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je ne savais pas qui elle \u00e9tait. J\u2019ai ensuite appris que son vrai nom \u00e9tait Ali, et qu\u2019il \u00e9tait le fils ador\u00e9 de la martyre de l\u2019OMPI Fatemeh Abolhasani, une \u00e9tudiante de 24 ans tu\u00e9e le 5 mai 1982.<\/p>\n\n\n\n<p>Je revoyais sans cesse l\u2019image de sa m\u00e8re, le moment o\u00f9 elle avait d\u00fb s\u2019arracher \u00e0 son b\u00e9b\u00e9 pour sauver sa vie. Cette douleur se transformait rapidement en une d\u00e9termination plus profonde de combattre ces bourreaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque jour, je passais plusieurs heures \u00e0 m\u2019occuper de lui. Plus tard, on a dit qu\u2019il y avait eu une erreur, que son nom \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 Ali. Un jour, nous avons m\u00eame trouv\u00e9 un petit mot dans une pochette indiquant Amir. Finalement, aucune de nous n\u2019a jamais su s\u2019il s\u2019appelait Mehdi, Ali ou Amir.<\/p>\n\n\n\n<p>Ali grandissait lentement. Son corps restait minuscule. Mais \u00e0 deux ou trois ans, il connaissait pourtant les 600 prisonni\u00e8res du quartier. Lorsqu\u2019une nouvelle prisonni\u00e8re arrivait, il \u00e9tait le premier \u00e0 s\u2019enthousiasmer. Pour lui, c\u2019\u00e9tait une nouveaut\u00e9 ; quelqu\u2019un de nouveau, quelqu\u2019un de diff\u00e9rent. Il criait avec joie :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Nouvelle ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il courait vers elle pour demander dans son langage d\u2019enfant :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Comment t\u2019appelles ? Quelle branche t\u2019interroge ? Qui ton interrogateur ? T\u2019as eu ta sentence ? T\u2019as enfants ? Quelle chambre t\u2019es ? Quand arr\u00eat\u00e9e ? Ils t\u2019ont fait mal aussi ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il regardait ses jambes pour v\u00e9rifier s\u2019il y avait des ecchymoses.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s que les haut-parleurs cr\u00e9pitaient, il courait vers l\u2019entr\u00e9e du quartier, tendu et attentif, cherchant \u00e0 entendre le nom annonc\u00e9. D\u00e8s qu\u2019il l\u2019entendait, il parcourait le quartier en courant d\u2019une chambre \u00e0 l\u2019autre pour trouver la femme appel\u00e9e, murmurant nerveusement :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Tata\u2026 interrogatoire\u2026 interrogatoire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait comme si son petit c\u0153ur quittait le quartier avec chaque femme tir\u00e9e dehors ; et chaque soir, il v\u00e9rifiait qu\u2019elles \u00e9taient toutes revenues. Sans demander \u00e0 personne, il inspectait lui-m\u00eame leurs jambes.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand une prisonni\u00e8re marchait dans le couloir avec les pieds enfl\u00e9s et bless\u00e9s, Ali marchait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, et \u00e0 chaque pas qu\u2019elle faisait, il disait \u00ab a\u00efe\u2026 a\u00efe\u2026 \u00bb, grima\u00e7ant comme s\u2019il ressentait la douleur lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Ali \u00e9tait devenu une partie de nos vies. Chacune essayait de faire quelque chose pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Chahin-Khanoum lui gardait toujours des morceaux de sucre.<\/p>\n\n\n\n<p>Azar lui avait cousu un magnifique petit v\u00eatement dans un tissu de son tchador.<\/p>\n\n\n\n<p>Et moi, je le promenais dans le long couloir \u00e9troit pendant des heures chaque jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Il connaissait si bien notre routine qu\u2019\u00e0 huit heures chaque matin il venait \u00e0 notre porte en criant :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Mahpooopeh, Mahpooopeh ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne savait pas conjuger de verbes, mais ce mot voulait dire : \u00ab Allez, on va marcher. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je marchais souvent avec Chahin-Khanoum, ou Chahnaz, ou Aghdass, ou Zohreh, parfois avec Jalileh, quatre tours par jour, soit huit heures. Ali nous suivait, les mains dans le dos pour nous imiter, marchant vite pour garder le rythme. Il avait conquis le c\u0153ur de toutes. Durant nos marches, il observait presque toute la routine quotidienne des six chambres du quartier.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en grandissant un peu, il devint impossible de le garder confin\u00e9. Au moindre interstice de la porte, avant qu\u2019on ne puisse se retourner, il se faufilait comme une fl\u00e8che et courait droit vers le couloir menant au quartier 216.<\/p>\n\n\n\n<p>Il voulait fuir ces murs, respirer. Les gardiens le rattrapaient et le ramenaient. Cela arrivait chaque jour, et cela nous faisait rire. Finalement, le gardien nous mena\u00e7a :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Vous envoyez expr\u00e8s ce gosse pour me ramener des informations ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Sa b\u00eatise, ou plut\u00f4t son inhumanit\u00e9, l\u2019emp\u00eachait de comprendre qu\u2019un enfant de deux ou trois ans ne pouvait pas survivre dans ce cachot sans essayer de courir.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, ils menac\u00e8rent de l\u2019enlever d\u00e9finitivement, pr\u00e9tendant que nous refusions de nous en occuper et que nous le poussions volontairement \u00e0 s\u2019enfuir. Terrifi\u00e9es \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils puissent le prendre, celles d\u2019entre nous qui avaient des tchadors les nou\u00e8rent ensemble pour former une longue bande, de 30 \u00e0 40 m\u00e8tres. Nous l\u2019attach\u00e2mes autour de la taille d\u2019Ali, pour que s\u2019il se sauvait \u00e0 nouveau, nous puissions entendre le tissu racler le sol.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, Lajevardi s\u2019approcha de l\u2019entr\u00e9e du quartier pour une raison quelconque. Ali marcha droit vers lui et, avec une innocence totale, lui dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Tata\u2026 pourquoi ton visage comme \u00e7a ? Tu me fais peur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Lajevardi explosa.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Petit monafegh ! Quelle femme monafegh t\u2019a appris \u00e0 m\u2019appeler tata ?! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il hurla des insultes, chaque mot obsc\u00e8ne qui le d\u00e9crivait lui-m\u00eame, en nous accusant d\u2019avoir \u00ab entra\u00een\u00e9 \u00bb l\u2019enfant pour le provoquer.<\/p>\n\n\n\n<p>Ali ne savait pas \u00eatre un enfant. Il n\u2019en avait jamais vu. Il imitait uniquement les adultes. Parfois il attrapait un morceau de journal et faisait semblant de lire comme Farideh et Minou. Il accrochait un tube de perfusion autour du cou comme Azam, notre infirmi\u00e8re. Quand il marchait, il m\u2019imitait.<\/p>\n\n\n\n<p>Au printemps 1985, ils retir\u00e8rent Ali \u00e0 Soudabeh et l\u2019emmen\u00e8rent hors du quartier. Plus tard, \u00e0 <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gohardasht_Prison\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Gohardacht<\/a>, j\u2019appris par Fariba (qui \u00e9tait emprisonn\u00e9e au quartier 246) qu\u2019ils l\u2019avaient confi\u00e9 \u00e0 une famille. Ils avaient dit \u00e0 sa grand-m\u00e8re :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Vous \u00eates incapable de l\u2019\u00e9lever. Vous en ferez un monafegh. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant pr\u00e8s de vingt ans, jusqu\u2019\u00e0 quelques mois avant la publication du livre, Ali n\u2019a jamais quitt\u00e9 ma m\u00e9moire. Je me suis toujours demand\u00e9 ce qu\u2019il \u00e9tait devenu.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9cemment, par une simple co\u00efncidence, j\u2019ai appris qu\u2019il avait rejoint l\u2019Arm\u00e9e de lib\u00e9ration nationale, et qu\u2019il en \u00e9tait d\u00e9sormais l\u2019un des combattants.<\/p>\n\n\n\n<p>Saber\u2026 c\u2019est-\u00e0-dire Ali. Ou Mehdi. Ou Amir.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est l\u2019une des plus belles nouvelles que j\u2019aie jamais re\u00e7ues.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;<\/p>\n\n\n\n<p>1 Monafegh, litt\u00e9ralement \u00ab hypocrite \u00bb, le terme p\u00e9joratif utilis\u00e9 par le r\u00e9gime pour d\u00e9signer les membres et sympathisants de l\u2019OMPI.<\/p>\n\n\n\n<p>2 \u00ab Il y a quelques mois \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 quelques mois avant la publication de Le Dernier Sourire de Leila en Bahman 1384 (f\u00e9vrier 2006).<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9moires de Mehri Hajinejad, \u00ab Le dernier rire de Leila \u00bb, Huiti\u00e8me partie Dans la partie pr\u00e9c\u00e9dente, nous avions d\u00e9couvert le quotidien \u00e9touffant du quartier des femmes, les interrogatoires sans fin, la peur permanente, et les petites fa\u00e7ons fragiles dont les prisonni\u00e8res tentaient de se soutenir les unes les autres. 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