{"id":24380,"date":"2025-11-10T13:32:41","date_gmt":"2025-11-10T12:32:41","guid":{"rendered":"https:\/\/wncri.org\/fr\/?p=24380"},"modified":"2025-11-17T22:34:08","modified_gmt":"2025-11-17T21:34:08","slug":"leila-arfaei-soudabeh-baghaei","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/11\/10\/leila-arfaei-soudabeh-baghaei\/","title":{"rendered":"Le dernier sourire de Leila"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>M\u00e9moires de prison de Mehri Hajinejad \u2013 Quatri\u00e8me partie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Dans les trois premi\u00e8res parties des m\u00e9moires de prison de Mehri Hajinejad, publi\u00e9es sous le titre Le dernier sourire de Leila, l\u2019auteure, alors une jeune \u00e9tudiante, raconte son arrestation, ses interrogatoires \u00e0 <a href=\"https:\/\/women.ncr-iran.org\/fr\/2021\/12\/10\/les-conditions-des-femmes-prisons\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">la prison d\u2019Evin<\/a>, puis ses souvenirs de ses courageuses cod\u00e9tenues. Dans cette partie, elle se souvient d\u2019autres compagnes, dont Leila Arfaei, l\u2019une de ses amies les plus vaillantes, ainsi que Elaheh Mohabat et Soudabeh Baghaei.<\/h4>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019arriv\u00e9e de Leila Arfaei<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Une nuit de janvier 1982, j\u2019\u00e9tais dans la chambre 1 de l\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieur du quartier 240. Apr\u00e8s l\u2019extinction des feux, la gardienne ouvrit la porte et poussa une nouvelle prisonni\u00e8re dans notre cellule. Les pi\u00e8ces \u00e9taient bond\u00e9es, surtout la nuit, et nous dormions souvent \u00e0 tour de r\u00f4le. J\u2019\u00e9tais assise pr\u00e8s de la porte avec Faezeh et Mahchid quand la nouvelle arrivante fut projet\u00e9e si violemment qu\u2019elle tomba sur nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019obscurit\u00e9, nous ne parv\u00eenmes qu\u2019\u00e0 lui demander son nom. Elle murmura doucement : \u00ab Leila. \u00bb C\u2019\u00e9tait tout ; nous ne pouvions pas parler davantage, car tout le monde dormait.<\/p>\n\n\n\n<p>Son nom complet \u00e9tait Leila Arfaei (Sheida), une jeune femme au visage souriant, aux yeux sombres et aux sourcils joints.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa famille, d\u2019origine az\u00e9rie, vivait \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran. Elle avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e avec une camarade lors d\u2019un affrontement avec les Gardiens de la r\u00e9volution, au cours duquel son amie avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e. Avant d\u2019\u00eatre amen\u00e9e dans notre quartier, Leila avait subi quinze jours de torture et d\u2019interrogatoires ininterrompus. Son dossier \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab clos \u00bb, et sa condamnation \u00e0 mort d\u00e9j\u00e0 prononc\u00e9e. Elle ne faisait qu\u2019attendre qu\u2019on l\u2019appelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 tout, Leila restait l\u00e9g\u00e8re et libre, sans peur de la mort. Pour moi, qui vivais sous un faux nom et voyais dispara\u00eetre mes compagnes une \u00e0 une, chaque jour \u00e9tait une souffrance nouvelle. Chaque matin o\u00f9 son nom n\u2019\u00e9tait pas appel\u00e9, je remerciais Dieu en silence, esp\u00e9rant, peut-\u00eatre na\u00efvement, que les gardiens l\u2019aient oubli\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis le soul\u00e8vement du <a href=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/06\/19\/resistance-pour-la-liberte\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">20 juin 1981<\/a>, Leila avait beaucoup chang\u00e9 : elle \u00e9tait devenue une militante m\u00fbre et r\u00e9solue de la r\u00e9sistance. Elle me racontait souvent ses aventures, comment elle dormait sous les ponts, \u00e9chappait aux descentes et franchissait les barrages.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque jour, j\u2019esp\u00e9rais un peu plus qu\u2019elle puisse survivre, qu\u2019apr\u00e8s tout, sa peine de mort n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas d\u00e9finitive. Mais chaque fois qu\u2019elle \u00e9voquait les tortures subies pendant ces quinze jours, mon espoir se brisait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je plaisantais parfois : \u00ab Peut-\u00eatre attends-tu juste que je sois condamn\u00e9e pour qu\u2019on parte ensemble. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Leila je\u00fbnait chaque jour. Un jour, je lui demandai :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00ab Pourquoi je\u00fbnes-tu si souvent ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e9pondit avec un sourire : \u00ab Parce qu\u2019il ne me reste pas beaucoup de temps. J\u2019ai manqu\u00e9 tant de jours pendant que je me cachais apr\u00e8s le 20 juin\u2026 Je dois les rattraper. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque matin, Leila, Mahchid, Zohreh et moi faisions nos exercices ensemble. Elle \u00e9tait vive, ordonn\u00e9e, pr\u00e9cise, son \u00e9nergie \u00e9tait contagieuse. Ce qui m\u2019impressionnait le plus chez elle, c\u2019\u00e9tait sa volont\u00e9 d\u2019acier. Tout ce qu\u2019elle d\u00e9cidait, elle le faisait.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle parlait souvent comme si elle avait fait la paix avec la mort. Un jour, elle me dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00ab Je crois que j\u2019ai assez v\u00e9cu. J\u2019ai eu six mois de libert\u00e9 apr\u00e8s le 20 juin, et je suis heureuse de ce que j\u2019ai accompli. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019admirais profond\u00e9ment son courage.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque apr\u00e8s-midi, quelques-unes d\u2019entre nous nous r\u00e9unissions pour \u00e9voquer des souvenirs heureux et rire. Nous appelions cela notre s\u00e9ance \u00ab Lire et rire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le dernier sourire de Leila<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le 6 mai 1982, nous \u00e9tions assises autour du tapis de d\u00e9jeuner, riant d\u00e9j\u00e0 avant m\u00eame de commencer notre s\u00e9ance \u00ab Lire et rire \u00bb. Ce jour-l\u00e0, les histoires espi\u00e8gles de Mahchid nous firent \u00e9clater de rire jusqu\u2019aux larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, la porte s\u2019ouvrit. Hosseini, une gardienne, apparut et lan\u00e7a :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00ab Leila Arfaei, l\u00e8ve-toi. Viens avec moi. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le silence tomba. Leila ? O\u00f9 l\u2019emmenait-on ?<\/p>\n\n\n\n<p>Je la serrai fort dans mes bras et l\u2019embrassai. Sans voix, je la vis s\u2019\u00e9loigner. Elle demanda calmement un instant, fit ses ablutions, pria, couvrit sa t\u00eate de son tchador et s\u2019avan\u00e7a vers la porte. Nous la suiv\u00eemes des yeux jusqu\u2019aux barreaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Une demi-heure plus tard, Hosseini revint :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00ab Donnez-moi les affaires de Leila. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 que je compris. Ma lumi\u00e8re venait de s\u2019envoler.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous rassembl\u00e2mes ses affaires, mais je gardai son linge comme souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9gime n\u2019annon\u00e7a jamais son ex\u00e9cution. Aujourd\u2019hui, il ne reste que sa photo souriante sur la liste comm\u00e9morative de l\u2019OMPI. Chaque fois que je la regarde, je revois son dernier sourire.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"data:image\/gif;base64,R0lGODlhAQABAIAAAAAAAP\/\/\/yH5BAEAAAAALAAAAAABAAEAAAIBRAA7\" data-src=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/NCRI-Women-Sudabeh-Baghaii-1-min.jpg\" alt=\"Le dernier sourire de Leila\" class=\"wp-image-24465 lazyload\" style=\"width:754px;height:auto\"\/><noscript><img decoding=\"async\" width=\"750\" height=\"375\" src=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/NCRI-Women-Sudabeh-Baghaii-1-min.jpg\" alt=\"Le dernier sourire de Leila\" class=\"wp-image-24465 lazyload\" style=\"width:754px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/NCRI-Women-Sudabeh-Baghaii-1-min.jpg 750w, https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/NCRI-Women-Sudabeh-Baghaii-1-min-300x150.jpg 300w, https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/NCRI-Women-Sudabeh-Baghaii-1-min-360x180.jpg 360w\" sizes=\"(max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><\/noscript><figcaption class=\"wp-element-caption\">Sudabeh Baghaii<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une fleur rouge sur le c\u0153ur<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Elaheh Mohabat et Soudabeh Baghaei, deux amies de l\u2019infirmerie, \u00e9taient de jeunes \u00e9tudiantes de l\u2019est de T\u00e9h\u00e9ran. \u00c2g\u00e9es de 17 ans, elles avaient \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9es deux jours apr\u00e8s moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles avaient subi de terribles tortures, et nous savions qu\u2019elles seraient bient\u00f4t ex\u00e9cut\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019oublierai jamais la beaut\u00e9 sereine d\u2019Elaheh ni le regard innocent de Soudabeh. Elles \u00e9taient ins\u00e9parables, comme deux \u00e2mes dans un m\u00eame corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, la gardienne Nourbakhch, tenant une rose rouge, dit ironiquement \u00e0 Elaheh :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00ab Je veux te donner cette fleur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elaheh r\u00e9pondit calmement :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00ab Tu me l\u2019offres aujourd\u2019hui pour planter demain une balle rouge comme une rose dans mon c\u0153ur ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le silence tomba ; m\u00eame la gardienne sembla saisie par sa cruaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque fois que les noms \u00e9taient appel\u00e9s pour les interrogatoires, nous priions pour qu\u2019elles n\u2019en fassent pas partie, car celles qui partaient ne revenaient jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudabeh fredonnait souvent :<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019aube s\u2019est lev\u00e9e, l\u2019aube s\u2019est lev\u00e9e,<\/p>\n\n\n\n<p>Le feu a gagn\u00e9 les champs de la nuit&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>La cloche du d\u00e9part a sonn\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Et les enfants de la libert\u00e9 avancent\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin d\u2019automne 1981, leurs noms furent appel\u00e9s ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles ne revinrent jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme Elaheh l\u2019avait pr\u00e9dit, les bourreaux ont plant\u00e9 leurs fleurs rouges, des balles, dans les c\u0153urs purs de deux jeunes filles de dix-sept ans, emplies d\u2019amour pour leur peuple et leur cause.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Notes :<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>1 Leila Arfaei (Sheida)&nbsp;: jeune militante courageuse, membre de la branche \u00e9tudiante de l\u2019OMPI, ex\u00e9cut\u00e9e en octobre 1982 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 17 ans pour son soutien \u00e0 l\u2019organisation.<\/p>\n\n\n\n<p>2 Soudabeh Baghaei&nbsp;: \u00e9tudiante de 17 ans, ex\u00e9cut\u00e9e le 30 novembre 1981 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran pour avoir d\u00e9fendu ses convictions. Son fr\u00e8re, Mohammad Baghaei, \u00e9tudiant en m\u00e9tallurgie et membre de la publication de l\u2019<a href=\"https:\/\/www.maryam-rajavi.com\/fr\/lompi-un-tresor-national-de-lhistoire-de-liran\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">OMPI<\/a>, fut tu\u00e9 en octobre 1981 lors d\u2019un affrontement avec les forces du r\u00e9gime.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9moires de prison de Mehri Hajinejad \u2013 Quatri\u00e8me partie Dans les trois premi\u00e8res parties des m\u00e9moires de prison de Mehri Hajinejad, publi\u00e9es sous le titre Le dernier sourire de Leila, l\u2019auteure, alors une jeune \u00e9tudiante, raconte son arrestation, ses interrogatoires \u00e0 la prison d\u2019Evin, puis ses souvenirs de ses courageuses cod\u00e9tenues. 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