{"id":23283,"date":"2025-07-27T21:45:57","date_gmt":"2025-07-27T19:45:57","guid":{"rendered":"https:\/\/wncri.org\/fr\/?p=23283"},"modified":"2025-07-27T21:45:59","modified_gmt":"2025-07-27T19:45:59","slug":"face-a-face-avec-la-bete-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/07\/27\/face-a-face-avec-la-bete-5\/","title":{"rendered":"Face \u00e0 face avec la b\u00eate (5)"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Extrait des m\u00e9moires de Hengameh Haj Hassan \u2013 Cinqui\u00e8me partie<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Avertissement de contenu<\/strong> : Ce passage contient des descriptions explicites de torture physique, de mise en danger d\u2019enfants et d\u2019abus psychologiques inflig\u00e9s \u00e0 des prisonni\u00e8res politiques. La lecture est d\u00e9conseill\u00e9e aux personnes sensibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la <a href=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/2025\/07\/23\/face-a-face-avec-la-bete-par-hengameh-4\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">quatri\u00e8me partie<\/a> de Face \u00e0 face avec la b\u00eate, Hengameh Haj Hassan\u2014infirmi\u00e8re \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Sina de T\u00e9h\u00e9ran au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980\u2014rappelait la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Torture\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">torture<\/a> mentale qu\u2019elle avait subie dans les prisons du r\u00e9gime de Khomeini. Nous y rencontrions deux de ses cod\u00e9tenues, Mahnaz et Tahmineh, toutes deux soumises \u00e0 des s\u00e9vices physiques insoutenables, mais capables malgr\u00e9 tout de prot\u00e9ger les autres. Dans cette cinqui\u00e8me partie, Hengameh raconte l\u2019histoire d\u2019un couple h\u00e9ro\u00efque et de leur extraordinaire r\u00e9sistance sous la torture.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un couple h\u00e9ro\u00efque<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Un jour, alors que nous \u00e9tions assises en silence dans notre cellule, la porte s\u2019est ouverte brusquement et une grande femme a \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Elle portait une de ces blouses d\u2019h\u00f4pital fines, et au lieu d\u2019un foulard, une petite serviette \u00e9tait pos\u00e9e sur sa t\u00eate, pendant de chaque c\u00f4t\u00e9 de son visage p\u00e2le et \u00e9puis\u00e9. Elle semblait \u00e0 bout de forces. Nous nous sommes pr\u00e9cipit\u00e9es pour l\u2019aider \u00e0 s\u2019asseoir.<\/p>\n\n\n\n<p>En s\u2019asseyant, la serviette est tomb\u00e9e l\u00e9g\u00e8rement en arri\u00e8re, r\u00e9v\u00e9lant un visage magnifique et jeune, encadr\u00e9 par des yeux noisette clairs et un front haut. Mais sa bouche\u2014sa bouche \u00e9tait gravement bless\u00e9e, infect\u00e9e, litt\u00e9ralement d\u00e9chir\u00e9e. Elle ne pouvait pas parler. Pourtant, elle a essay\u00e9 de nous sourire timidement, avec ses yeux fatigu\u00e9s et ternes, pour nous remercier sans un mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous l\u2019avons envelopp\u00e9e dans des v\u00eatements chauds et pr\u00e9par\u00e9 de l\u2019eau sucr\u00e9e\u2014elle ne pouvait rien m\u00e2cher ni avaler, et nous n\u2019avions rien d\u2019autre \u00e0 lui offrir de toute fa\u00e7on. Une fois qu\u2019elle s\u2019est un peu repos\u00e9e, nous nous sommes pr\u00e9sent\u00e9es et lui avons dit que nous \u00e9tions emprisonn\u00e9es pour notre soutien aux Moudjahidines du peuple (OMPI), principal groupe d\u2019opposition au r\u00e9gime \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une r\u00e8gle tacite en prison : ne dire que l\u2019essentiel\u2014juste de quoi orienter la nouvelle venue, mais jamais assez pour mettre qui que ce soit en danger. Le r\u00e9gime avait infiltr\u00e9 des espions et des informateurs parmi nous, souvent des prisonniers bris\u00e9s sous la torture. Nous partions toujours du principe que nous \u00e9tions surveill\u00e9es, et pesions chacun de nos mots. Mais m\u00eame avec ces pr\u00e9cautions, nous trouvions toujours une fa\u00e7on de transmettre ce qu\u2019il fallait.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019appelait <a href=\"https:\/\/wncri.org\/2015\/12\/03\/afsaneh-afzalnia\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Afsaneh Afzalnia<\/a>, et son mari \u00e9tait Abbas Pishdadian. Tous deux \u00e9taient \u00e9tudiants \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de T\u00e9h\u00e9ran. Si je me souviens bien, Afsaneh \u00e9tudiait les sciences sociales. Ils avaient une petite fille de six mois, pr\u00e9nomm\u00e9e Fatemeh. Le couple avait \u00e9t\u00e9 reconnu dans la rue par des forces du r\u00e9gime, avenue Mossadegh. Lorsqu\u2019ils ont r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 leur arrestation, ils ont \u00e9t\u00e9 violemment battus, hospitalis\u00e9s quelques jours, puis transf\u00e9r\u00e9s \u00e0 la prison d\u2019Evin pour y subir des interrogatoires et des tortures.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"data:image\/gif;base64,R0lGODlhAQABAIAAAAAAAP\/\/\/yH5BAEAAAAALAAAAAABAAEAAAIBRAA7\" data-src=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/NCRI-Women-Afsaneh-Afzalnia-Abbas-Pishdadian-min.jpg\" alt=\"Face \u00e0 face avec la b\u00eate (5)\" class=\"wp-image-23284 lazyload\"\/><noscript><img decoding=\"async\" width=\"750\" height=\"375\" src=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/NCRI-Women-Afsaneh-Afzalnia-Abbas-Pishdadian-min.jpg\" alt=\"Face \u00e0 face avec la b\u00eate (5)\" class=\"wp-image-23284 lazyload\" srcset=\"https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/NCRI-Women-Afsaneh-Afzalnia-Abbas-Pishdadian-min.jpg 750w, https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/NCRI-Women-Afsaneh-Afzalnia-Abbas-Pishdadian-min-300x150.jpg 300w, https:\/\/wncri.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/NCRI-Women-Afsaneh-Afzalnia-Abbas-Pishdadian-min-360x180.jpg 360w\" sizes=\"(max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><\/noscript><figcaption class=\"wp-element-caption\">Afsaneh Afzalnia et Abbas Pishdadian<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Afsaneh \u00e9tait extr\u00eamement faible. Elle ne pouvait presque rien avaler, et ses blessures \u00e0 la bouche rendaient m\u00eame l\u2019eau douloureuse. Nous avons suppli\u00e9 les gardiens de nous donner du lait ou des aliments mous, en vain. Nous lui donnions de l\u2019eau sucr\u00e9e et les quelques liquides que nous pouvions extraire de nos propres rations\u2014tout sauf du riz. M\u00eame cela lui br\u00fblait la bouche, et elle ne pouvait boire que quelques gorg\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 son \u00e9tat, ils continuaient de l\u2019emmener en interrogatoire. Elle nous expliqua qu\u2019on lui r\u00e9clamait l\u2019adresse d\u2019une maison \u00e0 Tajrich\u2014une adresse qu\u2019elle ignorait r\u00e9ellement. Elle le r\u00e9p\u00e9tait expr\u00e8s, esp\u00e9rant qu\u2019un message parvienne \u00e0 l\u2019organisation : la maison de Tajrich n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 compromise, mais risquait de l\u2019\u00eatre bient\u00f4t\u2014il fallait donc l\u2019\u00e9vacuer.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, elle est revenue d\u2019interrogatoire visiblement boulevers\u00e9e, mais \u00e9tonnamment calme. Les larmes aux yeux, elle a dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Ce sont des monstres. Ils m\u2019ont emmen\u00e9e l\u00e0 o\u00f9 se trouvait mon mari. Je ne l\u2019ai m\u00eame pas reconnu\u2014il baignait dans son sang. Je ne sais pas ce qu\u2019ils lui ont fait\u2026 ses mains, ses doigts, ses pieds, son visage, sa bouche\u2014tout \u00e9tait bris\u00e9 et en sang. L\u2019interrogateur m\u2019a dit : \u201cC\u2019est ton mari. Si tu veux qu\u2019il vive, parle. Donne-nous l\u2019adresse de Tajrch.\u201d \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Son mari\u2014cet homme h\u00e9ro\u00efque\u2014n\u2019avait rien dit. Tout ce qu\u2019il pouvait faire, c\u2019\u00e9tait ouvrir ses yeux ensanglant\u00e9s et, dans un regard silencieux et indomptable, rassurer Afsaneh : il n\u2019avait pas parl\u00e9. Afsaneh s\u2019est tourn\u00e9e vers l\u2019interrogateur et a r\u00e9pondu calmement :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Je n\u2019ai pas d\u2019adresse \u00e0 vous donner. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019interrogateur l\u2019a gifl\u00e9e violemment en hurlant :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Hypocrite sans c\u0153ur ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre jour, elle est revenue d\u2019un interrogatoire et, d\u00e8s que la porte s\u2019est referm\u00e9e, elle s\u2019est effondr\u00e9e contre le mur. La voix tremblante de chagrin, elle a dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Ils ont plac\u00e9 ma fille de six mois, Fatemeh, dans le couloir devant moi. Elle n\u2019a pas eu de lait depuis six jours. Elle a \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9e de moi tout ce temps. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Sa voix s\u2019est bris\u00e9e quand elle a ajout\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Elle ne peut m\u00eame plus pleurer. Elle \u00e9met juste de petits g\u00e9missements faibles, puis se tait. Ils l\u2019ont mise l\u00e0 expr\u00e8s\u2014pour me briser. Pour utiliser mon instinct maternel afin de me faire trahir la cause. Mais je ne c\u00e8derai pas. M\u00eame si cela doit me co\u00fbter la vie de mon enfant, je ne parlerai pas. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce moment-l\u00e0, ses paupi\u00e8res n\u2019ont plus retenu ses larmes. Elles coulaient, silencieuses, sans fin, sur ses joues p\u00e2les.<\/p>\n\n\n\n<p>Afsaneh Afzalnia\u2014la courageuse, l\u2019in\u00e9branlable Afsaneh\u2014a \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9e par un peloton d\u2019ex\u00e9cution 20 jours apr\u00e8s son arrestation. Elle n\u2019a jamais dit un mot pour aider le r\u00e9gime. Les interrogateurs n\u2019ont jamais su qu\u2019elle \u00e9tait un membre cl\u00e9 de l\u2019OMPI. S\u2019ils l\u2019avaient su, ils ne l\u2019auraient pas ex\u00e9cut\u00e9e si vite. Ils pensaient tuer une inconnue. En r\u00e9alit\u00e9, ils ont tu\u00e9 un symbole de r\u00e9sistance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Extrait des m\u00e9moires de Hengameh Haj Hassan \u2013 Cinqui\u00e8me partie Avertissement de contenu : Ce passage contient des descriptions explicites de torture physique, de mise en danger d\u2019enfants et d\u2019abus psychologiques inflig\u00e9s \u00e0 des prisonni\u00e8res politiques. La lecture est d\u00e9conseill\u00e9e aux personnes sensibles. 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